Tandis que la France prend aujourd’hui la présidence de l’Union européenne, Nicolas Sarkozy a affirmé hier qu’il souhaitait changer en profondeur cette Europe qui « inquiète » les citoyens
« Ca ne va pas du tout. L’Europe inquiète et, pire, je trouve, peu à peu nos concitoyens se demandent si finalement l’échelon national n’est pas mieux à même de les protéger que l’échelon européen », a affirmé M. Sarkozy, interviewé pendant une heure sur France 3.
« C’est un retour en arrière et s’il y a retour en arrière, c’est qu’il y a eu erreur dans la façon de construire l’Europe », a-t-il poursuivi, estimant : « il faut donc changer profondément notre façon de construire l’Europe ».
M. Sarkozy a fait valoir qu’« on attend de l’Europe qu’elle protège les Européens contre les risques que fait peser la mondialisation, et c’est là que ça ne marche pas ». « Il faut qu’on réfléchisse à comment on fait de cette Europe un moyen de protéger les Européens dans leur vie quotidienne », a-t-il plaidé. « Il ne faut pas avoir peur de ce mot de protection, on a besoin de l’Europe. Il y a des sujets qu’on ne peut que résoudre au niveau de l’Europe », a-t-il ajouté.
Le chef de l’Etat, qui sera, pendant six mois, également président du Conseil européen, s’est aussi voulu rassurant vis-à-vis des Français : « en m’occupant de l’Europe, je m’occuperai d’eux », a-t-il promis. Malgré le refus déjà exprimé par certains de ses partenaires, il a une nouvelle fois remis sur la table sa proposition de plafonner la TVA sur les produits pétroliers pour faire face à la hausse du prix du baril. « Si en octobre le prix du baril a continué à augmenter, s’il est à 175, 180, 200 dollars pourquoi pas, on ne va pas continuer en plus à prendre 20 % de fiscalité », a insisté M. Sarkozy.
Evoquant l’environnement, le chef de l’Etat a annoncé qu’il proposerait à ses partenaires européens que la TVA sur « tout ce qui est écologique », notamment les immeubles HQE (haute qualité environnementale) et les voitures propres, soit abaissée « à 5,5 %». Toujours au nom de la « protection » des citoyens, Nicolas Sarkozy a une nouvelle fois dénoncé la politique de la Banque centrale européenne (BCE) en estimant qu’elle « devrait se poser la question de la croissance » et « pas simplement de l’inflation », déplorant à nouveau le niveau élevé de l’euro.
Défendant son projet de pacte européen pour l’immigration, il a repris les propos de l’ex-Premier ministre socialiste, Michel Rocard, en affirmant que l’Europe ne pouvait pas « accueillir toute la misère du monde » sous peine de faire « exploser » ses systèmes de protection sociale. « Quand on n’a pas de papiers, on n’a pas vocation à rester dans notre pays », a-t-il dit. Se défendant d’être au sort des sans-papiers, il a répliqué à une journaliste : « J’ai un cœur, peut-être pas forcément le même que le vôtre. En tout cas il est à la même place : à gauche, comme tous les êtres humains ».
Nicolas Sarkozy s’est montré légèrement inquiet hier soir : « On n’a pas trop de temps » pour trouver une solution au non irlandais. « Quelle est la limite ? Juin 2009, parce qu’il y a des élections européennes », a poursuivi le président, qui se rend à Dublin le 11 juillet pour tenter de trouver des solutions en vue du sommet européen d’octobre. Interrogé pour savoir s’il fallait faire revoter les Irlandais, M. Sarkozy a répondu : « Je ne veux pas le dire comme ça, parce que ça donnerait le sentiment de leur forcer la main ». Il a néanmoins rappelé que « cela avait déjà été le cas en 2001 en Irlande, à la suite du traité de Nice ». M. Sarkozy a également réaffirmé qu’il n’y aurait pas d’élargissement de l’UE à la Croatie sans traité de Lisbonne. « Il n’est pas question de continuer à élargir l’Europe si l’Europe n’est pas capable de se doter d’institutions », a-t-il dit. « On l’a déjà fait pour l’élargissement à l’est : ce fut une erreur », a-t-il ajouté. « L’intérêt de l’Europe c’est de s’élargir aux Balkans, parce qu’on a tout intérêt à enraciner la paix et la démocratie », a admis le président. « Mais je dis une chose : on ne peut pas élargir et démolir l’Europe ».
Si pour l’opinion publique, la présidence française de l’UE n’est pas la principale préoccupation, de nombreux lecteurs s’inquiètent dans la presse de la mise en place d’une peine pouvant atteindre 18 mois de prison pour les sans-papiers de demain. L’Espagne, qui a régularisé 600-000 immigrés en 2005 (au grand dam de Paris), a un besoin vital de travailleurs immigrés, notamment dans le secteur de la santé où un médecin sur trois est étranger. Mais Madrid refuse le « contrat d’intégration » proposé par Sarkozy, obligeant les étrangers à parler la langue et à adopter les valeurs du pays d’accueil. Les politiques espagnols jouent toutefois la carte de l’union sacrée. « Nous parviendrons à un accord », a ainsi promis Zapatero la semaine dernière à Saragosse. Les éditorialistes sont plus méfiants, invitant Zapatero à veiller à ce que « ce pacte ne soit pas une victoire écrasante de politiques xénophobes et protectionnistes », dixit le conservateur quotidien économique Cinco Dias. Le journal s’étonnait, cette semaine, du leitmotiv choisi par la France : « protéger l’Europe ». Un slogan illustrant surtout la peur devant une globalisation mondiale que l’UE devrait plutôt utiliser en lançant un « puissant et nécessaire plan de réformes économique, énergétique et pour l’immigration ». Sarkozy le pourra-t-il ? Le journal s’interrogeait, évoquant « l’ambivalence » d’un Nicolas Sarkozy oscillant trop souvent « entre réformes et immobilisme »
Frédéric Traïni, à Barcelone
Les Allemands avaient admiré François Mitterrand pour son goût du pouvoir, ils avaient boudé Jacques Chirac pour ses essais nucléaires, et ils s’amusent en suivant la vie conjugale de Nicolas Sarkozy. Le « Journal secret de Carla Bruni » publié par le quotidien écolo de gauche, le Taz, est en Allemagne aussi populaire que sa version originale du Canard enchaîné en France. En effet, Nicolas Sarkozy intrigue et impressionne les Allemands à la fois. Il les impressionne parce qu’il affirme la prédominance de l’Etat comme aucun représentant de l’Etat n’oserait le faire en Allemagne. Souvent, cela soulève des inquiétudes outre-Rhin. Mais actuellement, les Allemands espèrent que Sarkozy sorte l’Europe de sa crise avec le même brio avec lequel il vit sa vie affective. « L’Europe c’est moi », serait sa devise, estime le très sérieux Frankfurter Allgemeine Zeitung pour décrire avec admiration le nouvel élan que la présidence française pourrait donner à l’Union européenne. Il faudra un homme de poids pour tirer l’Europe de la crise, estime-t-on unanimement à Berlin, et la présidence de Nicolas Sarkozy tombe à point pour entamer cette tâche. Et ce même si la chancelière Merkel n’est pas d’accord avec tous les aspects de sa politique. L’Union méditerranéenne par exemple n’est pas du tout de son goût. Mais la priorité revient dans ses yeux à sauver le traité de Lisbonne.
Christian Hiller, à Francfort
Silvio Berlusconi a toujours affiché une très grande syntonie (pas seulement politique) avec Nicolas Sarkozy. Et pourtant, lors du dernier Conseil de Bruxelles, le premier ministre italien n’a pas manqué de faire une de ses fréquentes gaffes sur les plateaux internationaux. Il a évoqué les « beaux jours » quand sur la scène européenne évoluaient Chirac, Schroeder et Blair et – bien sûr – lui-même. La réponse du président français a été tranchante : « Je n’avais jamais remarqué une telle proximité entre Chirac et Berlusconi… » Piqûres amicales. Les dossiers sensibles pour l’Italie : les règles sur l’immigration, le sauvetage Alitalia, le financement de la Turin-Lyon dont dans le week-end on a finalement signé l’accord entre le gouvernement et les communautés locales.
Sur les grandes questions politiques - notamment l’Union Méditerranéenne - le gouvernement italien a été jusqu’ici réservé. Egalement sur le dossier iranien. Sur le traité de Lisbonne, M. Berlusconi a déclaré que le parlement italien allait le ratifier avant les vacances d’août. En principe, les observateurs de droite attendent beaucoup de M. Sarkozy, tandis que dans son analyse européenne le Sole 24 Ore, le principal quotidien économique, a expliqué que le « non » irlandais avait coupé l’herbe sous le pied du président français.
Cesare Martinetti, à Turin
Outre l’attitude plus que bienveillante des Belges vis-à-vis du président Nicolas Sarkozy, l’idée que ce soit la grande sœur française, qui soit amenée à présider l’Union européenne, est généralement bien perçue outre-Quiévrain.
Si les idées de la France recueillent un assez bon écho auprès des principaux commentateurs du pays, l’heure n’est pourtant pas encore au cocorico. Car bien sûr, il faudra encore faire ses preuves. « Que la France, un grand pays fondateur prenne les rênes de l’Union pendant six mois, je trouve ça très bien », a d’emblée estimé le ministre de la Jeunesse de la communauté française, Marc Tarabella (PS).
Et le ministre de poursuivre par une petite pique pour le chef de l’Etat français : « M. Sarkozy a déjà montré qu’il pouvait être un président bling-bling, j’espère qu’il en aura tiré les leçons ».
Même son de cloche plutôt enthousiaste de la part de l’eurodéputé vert Pierre Jonckheer : « le volontarisme de M. Sarkozy va secouer le cocotier. C’est le bienvenu car en général, la politique européenne est molasse et grisailleuse ».
Toutefois, il a tenu à rappeler qu’au sein de l’Union européenne, « ce n’est pas la présidence qui décide. Les décisions se prennent toujours à vingt-sept ». Le message est clair.
Benoit Cusin
© Le Progrès
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