Petit répit après le « plan européen », mais les Bourses restent déprimées et la récession est là.
Lprès un mardi euphorique où les bourses reprenaient en un jour la moitié de la valeur qu’elles avaient perdue pendant une semaine très noire, les bourses asiatiques, européennes et Wall Street piquaient à nouveau du nez hier.
Les grands pays n’avaient pourtant pas lésiné. Pour sauver la boutique de « l’Economie mondiale », les pays européens, le Japon, suivis par les Etats-Unis, se sont servis de la grosse artillerie. Sous des appellations pudibondes, ces Etats, tous très libéraux, ont purement et simplement nationalisé un secteur bancaire en faillite, comblant les trous gigantesques creusés par les petits génies de la finance, avec des fonds publics.
Sarko : chapeau, l’artiste !
« Les banquiers, ça n’a ni regrets, ni remords, ça a seulement la pétoche », énonçait Michel Audiard, l’un des plus célèbres dialoguistes du cinéma français. Quand les financiers regardent leurs bricolages s’écrouler avec fracas, entraînant des centaines de milliards de pertes, ils n’hésitent pas une seule seconde à faire appel aux Etats et, en définitive, aux contribuables pour réparer leurs bévues. La palme du cynisme ou de l’inconscience revient sans conteste à l’état-major de la banque Fortis, nationalisée en catastrophe par les Etats français et belge : au lendemain de la décision de sauvetage public, la direction a organisé un grand raout dans le plus bel hôtel de Monaco.
Outre les cadres dirigeants, les traders et quelques riches clients étaient de la fête. Les soupirs de soulagement devaient le disputer aux petits cris de satisfaction lors des dîners de gala.
Si des banquiers ne s’en sortent pas avec les honneurs, les chefs d’Etat européens se tirent finalement honorablement de cette crise. Nicolas Sarkozy, actuellement président de l’Union européenne, a compris très rapidement l’inéluctabilité d’une intervention financière massive des Etats européens. Mais ses appels à la constitution d’un fonds de garantie européen pour les banques du Vieux Continent se heurtaient à la méfiance d’Angela Merkel, qui ne souhaitait pas que le bon argent allemand paye les folies spéculatives des autres pays.
Mais l’aggravation continue de la crise et surtout la décision solitaire de Gordon Brown, le Premier ministre anglais, qui a injecté ce week-end 600 millions d’euros pour sauver la City londonienne, a précipité les décisions et scellé l’unité. Dès le mardi, les bourses asiatiques, puis les places financières européennes et dans l’après-midi Wall Street saluèrent par de forts redressements de cours la bonne nouvelle européenne. Aux Etats-Unis, Paulson lui-même, conscient du mauvais accueil fait à ses différents plans précédents, rallie la position européenne.
L’Etat, le problème ou la solution ?
C’est l’heure du triomphe de Nicolas Sarkozy, succès, reconnaissons-le, dû à ses mérites : placé à la tête de l’Union, le Président français a su jouer à fond de son entregent, de ses capacités de persuasion, de sa détermination, de ses capacités de communicant pour rallier tout le monde à une mesure qui s’imposait d’évidence.
Il a cependant laissé à Français Fillon la lourde tâche de gérer et d’expliquer aux Français la « douloureuse ». « La crise n’est pas derrière nous », a expliqué hier le Premier ministre. François Fillon tente, sans vraiment de succès, de rassurer les Français, tout en les avertissant que la période sera fort difficile. Tout en refusant le prononcer le mot récession, il admet que le chômage va augmenter et que le 1% de croissance pour 2009, hypothèse sur laquelle repose le budget qui vient d’être voté, n’est pas garanti. « On n’est pas sûr de l’atteindre ». Le Premier ministre dément du bout des lèvres de nouvelles hausses d’impôts mais au regard des déficits actuels, il n’est guère crédible. L’Etat français s’est en effet engagé d’ici fin 2009 à fournir aux banques une somme qui équivaut à son budget annuel ! Il faudra bien trouver l’argent, le pognon, le liq, le flouze...
« L’Etat n’est pas la solution, il est le problème », ont martelé pendant trois décennies à tout moment et sur tous les tons, les économistes libéraux, les patrons de la finance internationale, le gratin du business mondial : l’Etat est coûteux, ses interventions intempestives et contre-productives, ses fonctionnaires trop nombreux, ses règlements archaïques, ses impôts trop lourds.
Au moment où la finance internationale, après avoir creusé des gouffres de pertes et pris le monde entier en otage, on est bien obligé de constater que dans le cas, c’est la finance et la déréglementation qui sont le problème, et l’Etat la solution.
De grandes inconnues subsistent...
La solution actuelle, l’injection de 1.700 milliards d’Etat dans la seule finance européenne, suffira-t-elle ? Si l’on évalue les seuls subprimes à 860 milliards de crédits douteux, d’autres produits financiers en circulation, comme les Alt-A (qui surévaluent la qualité du prêteur), coûteraient 1.000 milliards de pertes supplémentaires au système bancaire international...
Même dans le cas où les Etats (et les contribuables, donc pour l’essentiel les salariés) combleraient les trous, la crise boursière et financière actuelle a fortement aggravé la dépression économique ressentie dans beaucoup de pays industriels depuis au moins deux ans : fort affaiblissement de la croissance en Europe, récession aux Etats-Unis (une responsable de la Réserve fédérale américaine, Janet Yellen, a repris mardi à son compte ce diagnostic), marasme au Japon, premiers signes d’essoufflement en Chine, en Russie, en Inde, fortes inquiétudes dans les pays en développement.
L’injection des fonds publics dans le système financier international doit surtout être comprise comme une transfusion d’urgence à un corps qui fait une lourde hémorragie, mais non comme le médicament contre le mal ou la faiblesse organique qui a déclenché cette hémorragie...
Un certain consensus apparaît pour dire qu’à tout le moins, les déréglementations du système financier, des marchés, de la concurrence, du travail ont été trop loin et que le système actuel du capitalisme financier, dérèglementé à l’excès, a surtout bénéficié à une infime partie de la population, la plus riche, au détriment du plus grand nombre. Ainsi, en matière de déréglementation fiscale, le « bouclier fiscal », inventé l’an dernier par Nicolas Sarkozy quand il était encore hyperlibéral, et qui coûte 15 milliards d’euros au budget de l’Etat français en année pleine, a bénéficié à seulement 15.000 personnes en 2007 ! Mais cette infime partie de la population mondiale, qui a joui avec allégresse pendant deux décennies de tous les avantages du système, reste... infiniment influente. Il faut également inventer les formes et le contenu d’une nouvelle régulation sur le plan national et international. Un encadrement strict des multiples « produits dérivés » nés de l’innovation financière, la séparation des activités des banques de dépôts et des banques d’affaires, la nationalisation des bourses (qui sont aujourd’hui gérées par des sociétés privées), un statut d’organisme public international pour les quatre ou cinq grandes « agences de notations » (cotations officielles de la valorisation des entreprises et des banques) qui faisaient la pluie et le beau temps sur des marchés où elles étaient elles-mêmes intervenantes, la fin des rémunérations de nababs pour les managers, la disparition réelle des « paradis fiscaux », une revalorisation de l’impôt comme outil de péréquation des revenus, plus généralement un nouveau partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail, sont évidemment des pistes à travailler et à formaliser. Nul ne doute que les résistances ne manqueront pas.
Quelques premiers effets de la crise actuelle
Au début de la crise, le ministre des Finances allemand, Peer Steinbrück, estimait que ce collapsus financier et boursier sonne le glas de l’omnipotence américaine et ouvrait la voie à un monde économiquement et géopolitiquement « multipolaire ». Si l’exécutif américain, englué dans des interventions militaires aléatoires (Irak, Afghanistan...), amoindri par des déficits budgétaires et commerciaux considérables, a semblé perdre totalement la main de la gestion quotidienne de cette crise, où toutes les nouvelles mesures de son administration étaient inévitablement suivies d’un nouvel effondrement de Wall Street, le propos du ministre socialiste allemand est largement prématuré. « Avec 25% de la richesse mondiale, la puissance américaine est encore la garante stratégique des deux tiers de la puissance économique mondiale. En effet, les Etats-Unis garantissent la sécurité conjointe de l’Europe et du Japon », note l’économiste Zaiki Laidi dans Les Echos.
Les hésitations américaines sont en effet largement dues à la fin d’une présidence catastrophique de George Bush et l’attente relative des résultats de l’élection qui se déroulera le mois prochain.
Reste que les grandes crises sont toujours l’occasion de rééquilibrages importants entre les principales puissances. L’Europe, de ce point de vue, retient l’attention. Pas plus que les grandes institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC), ce n’est pas l’Union européenne regroupant les 27 pays membres qui est intervenue dans cette crise mais, dans une veine plus traditionnelle, les trois pays dominants du Continent : Allemagne, Angleterre, France.
Pierre Morville/ Q. Oran
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