RDC Mgr Maroy Rusengo : prélat catholique ou chef Maï-Maï du grand Kivu ? 7 juin 2007
En date du 28 mai dernier, l’Archevêque de Bukavu, Mgr François-Xavier Maroy Rusengo, a remis une lettre à l’ambassadeur de France, son Excellence M. Bernard Prévost, lors de la visite de ce dernier au Sud-Kivu.
Cette lettre, qui est littéralement une incitation à peine voilée à la haine ethnique contre les Tutsis du Kivu, prétend dénoncer le complot de la préparation d’une invasion imminente de l’est de la RDC par des puissances voisines (Burundi, Rwanda et Ouganda, air connu), ceci évidemment en complicité avec les Tutsis congolais. L’ethnisme dont est chargé ce pamphlet est tellement évident que son auteur a tenté, dès les premiers paragraphes, de détourner toute attaque éventuelle contre cette dimension spécifique du narratif de son texte, en écrivant que De nouveau la campagne médiatique de la prétendue haine ethnique resurgit dans les médias. Effectivement, et ce texte en est un bon exemple.
Avant de faire l’analyse détaillée de ce pamphlet, on peut relever les éléments suivants relatifs à son contenu et à sa logique interne :
le niveau primaire de l’argumentaire qui caractérise cette lettre démontre très bien qu’elle n’est pas principalement destinée à l’ambassadeur Français (et donc à la communauté internationale), mais qu’il s’agit plutôt d’un outil de mobilisation de la population du Kivu, contre leurs frères tutsis congolais (notons que cette lettre s’inscrit dans le cadre d’une vaste campagne de haine ethnique qui est orchestrée à partir de l’archevêché, du gouvernorat et de certains partis politiques (ex : le PCBG). Tous ces messages sont diffusés dans les églises et ensuite relayés par la radio Maendeleo qui appartient à l’Église catholique et qui commence à faire le même se sale boulot que la tristement célèbre radio génocidaire rwandaise de la RTLM. Sans oublier des tracts qui sont présentement distribués dans la ville de Bukavu et qui reprennent encore une fois le fantasme de "l’Empire Hima-Tutsi") ; Le contenu de cette lettre n’est rien d’autre qu’une série d’incitations codées à la haine ethnique, sur le modèle qui avait prévalu tant au Rwanda avant le génocide de 1994, que dans les Kivu après ce même génocide ; On y retrouve aussi une confusion délibérément entretenue entre le massacre le plus récent imputé au FDLR à Kaniola et ceux commis par l’armée du RCD Makobola et à Kasika en 1998 ; ceci, sans compter l’utilisation de mensonges grossiers qui sont utilisés pour alimenter la haine à travers la reproduction sans vergogne de rumeurs pernicieuses. Maintenant, pour les besoins de l’analyse, nous avons identifié dans cette lettre quatre sections distinctes qui sont les suivantes :
le constat du peuple ; les interrogations qui demeurent ; les recommandations ; la profession de foi en faveur de la paix face au bellicisme des pays voisins. Le constat du peuple On peut commencer par souligner les affirmations gratuites et les accusations sans fondements contre le Rwanda concernant des infiltrations massives et systématiques en provenance de ce pays. Deuxièmement, on peut se permettre de relever une contradiction entre la version du gouverneur Cibalonza à propos d’un seul Burundais "infiltré", montré à la presse et qui aurait été recruté à Bujumbura pour ensuite devenir, dans la version de l’archevêque : un sujet burundais fortement engagé dans le recrutement et la finalisation d’une nouvelle guerre.
S’agissant de ce que Mgr Maroy dénonce comme Le placement militaire (lire l’affectation des unités militaires) reproduit le même schéma que celui qui a prévalu juste avant le déclenchement de la guerre par le RCD en 1998. Premièrement, avant la deuxième guerre d’août 1998, les militaires présents au Sud-Kivu appartenaient tous aux forces armées congolaise de l’AFDL. Il n’y avait pas de "composantes" hétérogènes comme ce fut le cas à partir de 2003. Mais à vrai dire l’idée qui se cache derrière cette affirmation c’est la dénonciation par Mgr. Maroy de la présence d’officiers Banyamulenge à la tête de certaines unités brassées déployées au Sud-Kivu. Par exemple, le commandant en second de la dixième région militaire qui est un Munyamulenge est donné en exemple d’un déploiement en préparation d’une nouvelle guerre. Évidemment, l’archevêque ne dit pas qu’il est Munyamulenge, mais il passe sous silence le fait que le commandant-adjoint de la dixième région militaire a été affecté à Bukavu il y a plus de deux ans par l’état-major général des FARDC. S’il y a préparation d’une nouvelle guerre à l’est ce serait à Kinshasa qu’il faudrait la chercher plutôt que chez les paysans des Hauts Plateaux de l’Itombwe. Rappelons aussi que depuis la mise en place des nouvelles institutions de la transition et conformément au partage des postes entre les trois principaux belligérants congolais, les postes de commandant-adjoint de région dans la dixième région revenait d’office à un militaire issu du RCD et le titulaire devait être un militaire issu de l’ex-gouvernement de Kinshasa (PPRD de Joseph Kabila). Bref, non seulement l’archevêque tente-t-il de diviser l’armée sur la base des appartenances ethniques, mais surtout il s’aventure ici dans un sujet qu’il ne maîtrise pas ou alors il déforme sciemment les faits de l’histoire récente qui sont connus de tous les Congolais.
Comme nous l’avons déjà souligné plus haut, on retrouve d’autres confusions qui sont sciemment entretenues en télescopant ensemble des événements sanglants qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Par exemple le récent massacre de Kaniola, commis par les FDLR rwandais, est assimilé aux combats militaires qui eurent lieu à Lemera entre les troupes de l’AFDL (constituées en grande partie de Banyamulenge) et les Interahamwe. C’est la première fois, à la connaissance de l’Obsac, qu’on parle de la bataille de Lemera comme ayant été un massacre de la population civile. L’archevêque cherche, par ses affirmations mensongères, à toucher les cordes sensibles de la mémoire collective des Kivutiens, afin de refaire des Banyamulenge des boucs émissaires bien commodes. Impossible aussi de passer sous silence l’amalgame qu’on retrouve dans le quatrième point de cette section "constat du peuple", qui assimile les Tutsis à la cruauté et les Congolais à la paix (sic) On joue ici dangereusement avec l’imaginaire populaire des Kivutiens "Bantou". Encore une fois, en arrière plan, c’est la thèse des méchants hamites et des bons bantous qui plane partout sur la page. Soulignons aussi cette comparaison tout à fait mensongère : à Kasika et à Makobola, les victimes n’ont pas été tuées à l’arme blanche.
Notons aussi qu’au point six des sept points "du constat du peuple" Mgr. Maroy affirme que comme en 1996 l’armée congolaise est en pleine restructuration et incapable de défendre la population. Pardon ! mais premièrement en 1996 les FAZ de Mobutu étaient une armée en décomposition avancée et deuxièmement l’armée congolaise a toujours constitué une menace plutôt qu’une protection pour la population ; elle se caractérise à presque toutes les époques par le viol, l’exaction, le vol et le dol. Finalement, Mgr Maroy termine avec une accusation très grave et lourde de conséquences pour la région. Notre prélat "Maï-Maï" affirme que les Banyamulenge sont "instrumentalisés", lire qu’il seront l’excuse, pour les pays voisins du déclenchement d’une nouvelle guerre au Kivu.
Les interrogations qui demeurent En effet, il y a ici une certaine confusion dans le propos, car out en reprochant au gouvernement de la RDC son silence face aux massacres à répétition au Sud-Kivu, Mgr Maroy s’étonne que ce même gouvernement ne réagisse à la menace d’une nouvelle guerre que par la proposition d’une table ronde inter-communautaire. En d’autres mots, ce qui compte c’est de neutraliser militairement et sécuritairement les Tutsis congolais et non pas les FDLR (Interahamwe) responsables de massacres à répétition contre la population du Sud-Kivu.
Dans cette section, une autre affirmation est complètement déphasée par rapport à la réalité sur le terrain. Il s’agit de l’affirmation selon laquelle le processus de brassage et de mixage ont été négociés dans les pays voisins. Faux, on fait encore une fois de l’amalgame, puisque que le "Brassage" des militaires ex-belligérents congolais est issu de l’accord global et inclusif de Pretoria, qui a conduit à la mise en place des institutions de la transition. Quant au mixage, il a été négocié entre l’armée congolaise (par le général John Numbi, pour être plus exact) et le général Laurent Nkunda, avec médiation du Rwanda qui avait été acceptée par ces deux parties (après une petite "suggestion amicale" de l’Afrique du Sud). Le sous-entendu dans cette section c’est avant tout que le gouvernement congolais a trahi la patrie en négociant avec les traîtres et les agresseurs que sont les Tutsis (congolais ou rwandais ou whatever !)
La dernière chose à dire à propos de cette section du texte, c’est que si l’archevêque reconnait bel et bien la responsabilité des FDLR et Co. dans des massacres, il n’ose même pas les accuser directement. À nulle part dans ce texte dit-il il ouvertement que les FDLR sont responsables du massacre de Kaniola. D’autre part, Mgr Maroy déforme encore allègrement la réalité lorsqu’il affirme que les "FDLR ont été drainés à l’est de la RDC par la communauté internationale." En fait, il semble éviter par politesse envers son "gouverneur de colonie", son Excellence M. Prévost, de dire que c’est plutôt la France, par l’entremise de l’opération Turquoise, qui a permis la fuite et l’installation des Interahamwe et des reste de l’armée rwandaise (ex-FAR), ainsi que du gouvernement génocidaire rwandais en exil dans l’est du Congo. Et c’est toujours la France qui continue à armer et à assurer la logistique des FDLR dans l’est du Congo, ceci dans le contexte de l’escalade de la guerre froide entre elle et le régime des Afande de Kigali. On comprend donc que Mgr Maroy n’osait pas critiques "les alliés" de l’ambassadeur de France. À ce sujet, selon les informations qui nous sont parvenus de la région, M. l’ambassadeur Prévost aurait même recontré des responsables des FDLR au cours de son voyage à l’est du Congo, et les aurait assuré qu’ils n’auront pas à rentrer au Rwanda avant que de véritables négociations politiques ne s’engagent entre eux et le régime de Kigali.
Les recommandations Aucune des six recommandations de l’archevêque de Bukavu n’exige du gouvernement congolais qu’il prenne des mesures militaires contre les FDLR responsables des massacres à répétition dans les territoires de Walungu et Kabare. Le prélat "Maï-Maï" se perd plutôt en longueur pour :
exiger l’envoi de troupes d’élite inexistantes au sein des FARDC pour contrer une guerre imaginaire (imminente au Nord et au Sud-Kivu avant qu’il ne soit trop tard) que prépareraient les pays voisins ; prendre à témoin la communauté internationale, sans doute pour la culpabiliser (sic) ; féliciter au passage les élus du Kivu qui sont sa courroie de transmission à Kinshasa, mais qui devraient en faire encore davantage. Ses félicitations concernent le refus de participation des députés du grand Kivu à la table ronde de réconciliation inter-communautaire ; demander à la MONUC de ne pas pactiser avec l’ennemi qui, on le devine sans trop de mal, est encore et toujours le Tutsi ! ; inciter la population à veiller au grain, car dit-il, l’ennemi est encore là. Comprenons qu’il s’agit ici d’un doigt accusateur qu’il pointe sans vergogne sur la population banyamulenge. La profession de foi en faveur de la paix face au bellicisme des pays voisins Dans cette section qui a tous les attributs d’une profession de foi en faveur de la paix, l’archevêque de Bukavu utilise avec cynisme le language de l’Église pour accuser de façon voilée les trois pays voisins du Congo d’être en train de préparer une nouvelle guerre au Kivu. Il ne s’agit donc pas du tout d’un message de paix, mais ça ressemble bien plutôt à une déclaration de guerre. On peut ici imaginer que l’ambassadeur français qui était le destinataire de cette lettre devait être bien content puisqu’il n’a pas dénoncé la dérive ethniste de Mgr Maroy Rusengo.
Conclusion Que dire de tout cela ? De l’analyse succincte que nous avons fait de cette lettre on peut dégager les éléments suivants.
La lettre de Mgr Maroy Rusengo constitue une véritable fuite en avant qui est destinée à préparer une justification vis-à-vis de la communauté internationale par rapport à d’éventuels massacres de Tutsis dans l’est du Congo, en identifiant ces derniers comme des ennemis, qui plus est, instrumentalisés par les pays voisins, contre qui on aura tout simplement effectués des "frappes préventives" (sic). À ce sujet d’ailleurs, l’OBSAC avait déjà publié un texte qui dénonçait une opération de déstabilisation des Hauts Plateaux et qui était dirigée par le colonel Matupeke ; Ce dernier, déjà désigné comme l’un des responsables du massacre des réfugiés banyamulenge à Gatumba au Burundi, aurait été, lors de son retour d’une importante réunion du haut commandement de la dixième région militaire, au cours de laquelle furent exclus les officiers banyamulenge, notamment le commandant adjoint de cette région militaire, victime d’un grave accident de voiture sur la route très sinueuse de Ngomo. Aux dernières nouvelles, on apprend qu’il aurait perdu un bras et un oeil. Ensuite, on constate que Mgr Maroy se positionne littéralement comme un grand chef militaire du Kivu "bantou", et non pas comme l’archevêque de tous les catholiques du Sud-Kivu. Non seulement abuse-t-il de sa fonction de leader spirituelle de la province en prêchant la haine ethnique, mais aussi et surtout il profite de sa position pour mettre de l’avant un agenda politique, ce qui n’est pas de son domaine. Profitant de l’appui (ou de la manipulation) politique et matériel de la France, l’Église catholique du Sud-Kivu, depuis Mgr Munzihirwa jusqu’à Mgr Maroy, en passant par Mgr Kataliko, s’est toujours considèrée comme un État dans un État. C’est ainsi que l’archevêque Maroy peut se permettre de prendre position, sinon de parler comme s’il était mandataire du gouvernement congolais. Par exemple, pendant les élections présidentielles de l’an dernier, Mgr Maroy a été le seul prélat de haut rang de l’Église catholique congolaise à soutenir ouvertement Joseph Kabila, alors que ses collègues de la CENCO prônait officiellement la participation de la population aux élections sans donner de mots d’ordre en faveur de l’un ou de l’autre des deux candidats présidentiels au second tour. Il est clair que le but de cette lettre, qui est adressée à l’ambassadeur français, n’est pas de dénoncer les massacres commis par les FDLR dans le territoire de Walungu, mais bien plutôt de solliciter l’appui du parrain français pour la campagne de mobilisation contre cette guerre imaginaire et contre l’ennemi intérieur (tutsi). On constate donc que Mgr Maroy ne s’émeut pas outre mesure des atrocités commises par ses amis FDLR sur la population du Sud-Kivu. Cette lettre représente également l’expression voilée de la déception des élites extrémistes du Kivu face aux promesses non tenues par Joseph Kabila. Rappelons que le vote massif accordé par la population du Kivu à Kabila n’était pas "gratuit" : en échange, le jeune président congolais avait promis de régler politiquement et militairement le cas des Banymulenge et de Laurent Nkunda. Or, jusqu’à présent il a été incapable de livrer la marchandise, d’où cette expression de mécontentement face à l’inaction du gouvernement. De ce qui précède, il est clair que l’archevêque de Bukavu a choisi, en lieu et place de son rôle de leader spirituel de l’Église catholique au Kivu, d’être le chef de file de la mouvance ethniste, avec toutes les conséquences qui en découlent sur le plan sécuritaire pour la région, sans mentionner sur le plan éthique et moral pour l’Église catholique. De ce fait même, si jamais la présente campagne de haine ethnique conduisait à des massacres contre les Tutsis, l’archevêque de Bukavu devrait alors être considéré comme un des principaux responsables. En conséquence, il devrait faire face à la justice internationale, comme tout autre criminel de guerre ou responsable de crimes contre l’humanité.
SEBASTIEN BAKATU
sebastien_bakatu1@yahoo.fr







