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Les chrétiens en politique

Dossier réalisé par Clotilde Nyssens, Sénatrice belge Editions Fidélité : ISBN 2-87356-247-1

samedi 14 janvier 2012, par Charles Delhez

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EXISTE-T-IL une approche chrétienne du politique ? Comment la définir dans le contexte d’une
société en pleine mutation ? Quelles sont les valeurs à promouvoir en politique ?

Les valeurs chrétiennes à défendre sont-elles universelles ou spécifiques ? Pourquoi s’engager en politique à l’heure où ni la religion ni la politique ne semblent avoir encore la cote ? N’est-ce pas fou et stérile de dépenser tant d’énergies dans des institutions qui ne suscitent plus l’intérêt et n’ont plus la confiance de la majorité de la population ?

Autant de questions qui méritent d’être posées à un moment où « le christianisme est mis en accusation » (René Rémond) et où, en Belgique comme dans d’autres pays, la recomposition politique bat son plein. Les défis sont nombreux et de taille, mais ils valent la peine d’être relevés. Dans ce dialogue, les chrétiens ne doivent pas renoncer à dire leurs convictions, même si elles paraissent déplaire dans l’immédiat ; ils doivent identifier avec les autres quelles sont les conditions d’un possible avenir humain et les affronter, chacun en apportant sa propre vision de l’homme. La référence à des fondements différents dans ce dialogue doit conduire à une recherche plus exigeante de la vérité humaine.

Les chrétiens doivent donc à tout prix opter pour ce dialogue tant dans la sphère religieuse que dans la sphère politique. Le face-à-face est dépassé ; l’heure est aux réflexions communes toujours en mouvement avec ce que cela suppose d’expressions de différences et de convergences.

Clotilde Nyssens, sénatrice belge, appartient à un parti qui a fait le choix, en mai 2002, de retirer le C indiquant la couleur chrétienne et souvent compris comme Catholique et confessionnel, même s’il avait été « déconfessionnalisé » en 1945. Confrontée surtout aux dossiers éthiques, elle a appris sur le terrain que la « morale judéo-chrétienne » n’avait plus bonne presse et que le temps de la collusion entre politique et religion était bel et bien révolu. On ne s’étonnera pas que ces pages, rédigées à la lumière de son expérience, aient parfois des allures de i manifeste », ce qui témoigne de la profondeur de son engagement au nom de ses convictions humaines et chrétiennes.

La place de la religion dans la modernité

Si la religion a abandonné le projet d’encadrement d’une société, elle n’en disparaît pas pour autant. Elle a une place dans la modernité. Elle se situe en amont du politique, au niveau des motivations des acteurs, de leurs références personnelles. L’expérience religieuse et la foi chrétienne en particulier font partie de notre culture et de notre tradition. Dans une interview au journal français La Croix, en novembre 2001, Lionel Jospin disait à ce propos : « C’est toute notre civilisation qui porte les marques du religieux, spécialement du christianisme. Cette culture religieuse ne peut être étrangère à mon univers de pensée et à mes goûts d’homme. »

La civilisation européenne est profondément marquée par la pensée judéo-chrétienne. Les censeurs les plus sévères du catholicisme voudraient gommer cette référence. Et s’ils admettent qu’il a probablement joué un rôle important au cours de l’histoire, ils affirment que ce rôle est bel et bien achevé. La querelle au sujet de l’inscription de l’héritage chrétien dans la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et dans le projet de Constitution européenne en est une illustration. Cette charte évoque le patrimoine spirituel et moral, mais la référence chrétienne a disparu.

La foi chrétienne reste cependant pour beaucoup un message pertinent aujourd’hui, inspirant des convictions et motivant des libertés, non seulement dans la sphère individuelle, mais aussi dans la vie sociale . Assurément, les chrétiens peuvent trouver dans leur foi une vitalité permettant de faire face aux défis de l’évolution des mentalités. Elle peut soulever des montagnes à condition de relire l’entièreté de l’Evangile à la lumière de l’actualité, rappelle Gabriel Ringlet.

Crise de la transmission de la culture et des institutions

Les institutions sont affaiblies. Elles cherchent une nouvelle légitimité. Cela vaut pour toutes les institutions, qu’il s’agisse des institutions publiques et politiques, des partis, de l’école ou de l’Église. Des institutions privées telles le mariage et la famille se transforment. La machine de l’État moderne est grippée, la justice fonctionne mal.

Les structures institutionnelles sont des boucs émissaires et l’Église catholique n’y échappe pas. Il est même parfois navrant de voir comment des responsables de la laïcité à la belge ont un besoin viscéral d’attaquer l’Église catholique en oubliant souvent de respecter les principes de tolérance et de liberté auxquels ils sont doctrinairement très attachés. En réalité, l’Église est le bouc émissaire presque rêvé parce qu’on la fait passer pour l’institution diamétralement opposée à la modernité.

La crise des institutions explique-t-elle en partie un phénomène culturel inédit, celui de la rupture de la transmission de la culture et de la tradition ? Le manque de mémoire culturelle, éthique et religieuse caractéristique de la société actuelle est-il dû aux évolutions extrêmement rapides et au fait que les savoirs se dévalorisent vite ? Les différences de mentalités entre les générations sont énormes. Cet échec de la transmission de la culture interpelle au départ la génération de 1968 devenue parents. Qu’a-t-elle transmis à ses enfants, que ne leur a-t-elle plus transmis ? 1968 fut l’expression du rejet de la société fondée sur l’autorité imposée, trop raide pour laisser s’exprimer la liberté, l’imagination et les sentiments. Il était interdit d’interdire. Les fondements des institutions ont donc été ébranlés puisque tout ce qui était imposé de par le haut fut contesté.

Si l’échec de la transmission est patent, les attentes de réponses ou de donneurs de sens sont grandes. L’homme, jeune ou moins jeune, est souvent déchiré par la fragmentation de ses savoirs, il manque d’unité, il n’est plus unifié. Plus qu’être contestataire ou « contre » la religion et le politique, il y est indifférent. Il ne sait pas et ne connaît pas. Il n’a pas les repères pour se situer. Il cherche des sagesses pour l’aider à vivre, mais il refuse des doctrines, des vérités ou des idéologies toutes faites.

La rigidité des morales religieuses a été dénoncée comme étant la négation de la modernité.

L’homme du xxième siècle est épris de liberté. Il veut décider et choisir librement, il invoque le principe de l’autonomie de la volonté. Il prend le risque de tomber dans le piège d’un ordre libertaire, d’un subjectivisme ou d’un relativisme, dérive d’une liberté mal comprise, ou mal assumée, aux dépens du respect de l’autre et du lien social. Il défend farouchement ses valeurs privées. L’espace privé l’emporte souvent sur l’espace public. Ce retour au privé modifie le champ du politique et de la loi. Les institutions politiques et ecclésiales ne peuvent en effet rester en décalage par rapport à ces évolutions phénoménales de mentalités tout en portant sur elles un regard critique. Les institutions se sentent « à l’étroit dans leur costume mal taillé » (Cardinal Danneels).

Cependant, la vie collective et la transmission de la culture impliquent des relais, des lieux, des communautés et des structures institutionnelles. Faut-il dès lors restaurer les institutions ou mieux les transformer et leur donner de nouvelles formes pour assurer la transmission de la mémoire et l’apprentissage de la vie commune et collective ? Certainement, mais comment ? Ces formes sont à imaginer. Cette mémoire n’est pas un héritage à conserver, mais est une condition pour mieux construire l’avenir.

La vie commune suppose un registre de droits et de devoirs. L’institution permet de réguler la violence et d’inscrire les requêtes particulières dans un projet de bien commun. Sans cadre institutionnel, la valorisation unilatérale de l’individu peut dériver en violence généra lisée, en injustice négatrice des droits humains.

Le temps est aux débats pluralistes : croyants et incroyants doivent affronter ensemble les questions communes, chacun apportant ses propositions et ses capacités, y compris en ce qu’elles représentent de plus étrange pour les autres. Il ne s’agit pas de chercher une quel conque voie médiane, mais d’assumer les défis actuels en quêtant de manière obstinée une vérité humaine.

Où Dieu est-il mort ? Il n’est pas mort dans la tête de ceux gui croient en lui, mais il est mort dans la fonction que remplissait l’idée de Dieu dans les sociétés antérieures. Cela n’empêche pas la croyance de subsister et les religions de vivre. Jean Delumeau in Chrétiens, tournez la page

Quelle articulation entre le christianisme et la politique ?

La célèbre phrase de l’évangile « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12, 17) est d’une étonnante actualité. Le contexte décrit ci-dessus est peut-être une occasion, voire une chance, de dessiner un nouveau cadre au dialogue entre croyants et incroyants et surtout de définir une approche chrétienne du politique plus adéquate, voire plus exigeante.

Le christianisme institue une tension bénéfique, mais extrêmement difficile à vivre, entre le politique et le religieux, fait remarquer le jésuite Paul Valadier. Il relativise le politique, mais paradoxalement, cette relativisation ne se fait pas sans une confirmation du politique. Un tel enseignement est difficile à entendre : on ne peut être fidèle au Royaume de Dieu si l’on néglige la tâche de justice et de paix entre les hommes.

L’Évangile ne propose donc pas de modèle politique . L’Église a d’ailleurs souvent réaffirmé qu’elle n’avait pas de modèle social ou économique à proposer. En distinguant le religieux du politique, Jésus reconnaît au politique un champ propre : vous êtes des hommes libres et c’est à vous de bâtir une société selon Dieu, qui respecte les hommes et les femmes.

Selon la tradition chrétienne, il faut maintenir une relation entre ces deux réalités qui ne sont pas totalement extérieures l’une à l’autre. Lorsque Jésus demande à ses disciples d’exercer la justice, de respecter les plus pauvres et de viser à la fraternité universelle, cela va se faire dans la cité des hommes et donc dans le champ du politique. L’essentiel de l’approche chrétienne du politique réside dans cette tension qui entretient un bénéfique inconfort.

Pour les chrétiens, il existe donc une tension dynamisante entre le politique et la religion. Ils reconnaissent que la laïcité des États modernes est saine puisqu’elle évite des ingérences de l’Église dans la politique et vice versa. Mais, hélas, leurs sphères de compétences distinctes n’ont pas toujours été respectées. Bien au contraire, « l’histoire des relations difficiles entre elles démontrent que, très longtemps, la modernité est apparue en opposition avec la religion, et en l’occurrence le christianisme, celui-ci manquant souvent d’inspiration et de prophétisme » (Vincent Triest).

Cette tension, cette relation d’intériorité entre la politique et la religion n’implique nullement des liens entre l’Église et un parti politique. En Belgique, le cardinal Danneels a pu déclarer : « J’ai toujours pensé qu’il ne devrait pas exister de lien entre l’Église catholique et un parti politique. Par contre, j’estime qu’il est de notre droit et de notre devoir de nous prononcer quant à la politique avec un grand « P », c’est-à-dire le bien commun. Ce n’est donc pas à l’Église de déterminer ce qui doit être mis ou non dans les programmes... »

II s’agit donc de bien respecter l’autonomie des partis et de la sphère politique par rapport à l’Église. Mais l’Église, dans son champ d’action propre, peut faire entendre sa voix sur des sujets d’actualité. Ainsi, les évêques belges se sont-ils prononcés sur l’immigration et l’euthanasie. Les évêques français ont adressé des « lettres aux catholiques de France » et prennent régulièrement position sur des problèmes de société comme la montée de l’extrême-droite. Jean-Paul II lui-même, dans sa lettre apostolique concluant le grand Jubilé de l’année 2000, rappelait que « le rapport avec la société civile doit être conçu de manière telle que soient respectées l’autonomie et les compétences de celle-ci, selon les enseignements proposés par la doctrine sociale de l’Église ».

Si cette distinction est généralement admise dans tous les États laïcs modernes, elle n’est peutêtre pas encore comprise par tous les croyants : « La distinction du spirituel et du temporel appelle la distinction entre Église et société », disait déjà le philosophe Emmanuel Mounier dans les années 1950. « Cela veut dire que les fonctions de société n’ont en principe pas à être assurées par l’Église comme institution, commente un autre philosophe, Guy Coq. La laïcité n’est pas encore suffisamment comprise par les croyants. Dans l’horizon historique qui est le nôtre, elle est la condition même pour qu’il y ait liberté de conscience et de pensée, c’est-à-dire aussi liberté de foi... »

Le christianisme nous met devant nos responsabilités d’hommes et de femmes libres. Reconnaissant une place au politique, il ne lui laisse pas toute la place... Paul Valadier Laïcité : Principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir politique. Le Petit Robert

L’engagement des chrétiens en politique

LA FOI CHRETIENNE implique une insertion dans le monde » affirme haut et clair le philosophe Paul Ricœur. Elle n’est donc pas limitée à la sphère privée. Elle a des répercussions dans la vie publique et sociale. Cette responsabilité implique rigueur, honnêteté, et un profond respect de l’autre.

Dossier réalisé par Clotilde Nyssens, Sénatrice belge Editions Fidélité : ISBN 2-87356-247-1

A propos de l’auteur : Sociologue de formation, Charles Delhez est journaliste et aumônier aux facultés universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur.

Livres de Charles Delhez : Les Editions Le Cerf proposent une collection des livres de Charles Delhez que nous vous recommandons fortement.

Source : L’ACEP, Alliance avec les Chrétiens en poltique, une association partenaire du Journal Chrétien.




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