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Etudes bibliques

De la légitimité de la guerre dimanche 23 décembre 2007, par le pasteur Roger Lefèbvre

Face à la perspective d’une nouvelle guerre en Irak, les croyants embrassent des positions parfois très contradictoires. La Bible - surtout le Nouveau Testament - semble pourtant nous interdire l’adoption de points de vues trop manichéens...

A. Introduction

Quand on parle de paix, dans le monde d’aujourd’hui, la tentation est grande, pour les chrétiens, de poser un regard critique sur les autres religions monothéistes. Ne sont-ce pas des juifs et des musulmans qui se déchirent et s’entretuent en Palestine ? Et les musulmans encore, qui, sous la bannière du croissant, portent le glaive dans divers pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient... sans parler des deux tours du W.T.C. de New York. Pour les chrétiens, cette façon de voir est d’autant plus séduisante qu’elle leur donne bonne conscience à bon marché. C’est oublier un peu vite le conflit qui n’en finit pas d’opposer catholiques et protestants en Ulster !

Malgré leur diversité, tous ces conflits sont aussi scandaleux les uns que les autres, et il n’est pas question de chercher à en excuser un pour mieux “démoniser” les autres. Il semble, en effet, qu’une même idéologie sournoise sous-tende la plupart de ces guerres : je veux parler de la notion de guerre “juste”. Ce concept présente la particularité d’opposer une “bonne” violence à une “mauvaise” violence, et donc une violence “juste” à une violence “injuste”. Pour ne pas être nouvelle, c’est en dehors du vieux continent que cette idée rencontre aujourd’hui le plus de ferveur, aussi bien outre-Manche qu’outre-Atlantique. Pour les chrétiens évangéliques continentaux, cette constatation est d’autant plus troublante que ce sont leurs “frères” anglo-saxons qui parlent de “vengeance” ou qui réagissent une main sur la Bible, l’autre sur le colt !... Comme si la violence pouvait engendrer autre-chose que la violence !... Comme si une action mauvaise n’allait pas encourager une plus mauvaise !... Comme si gagner une guerre n’était pas préparer la suivante !...

Mais une fois passé le moment d’émotion scandalisée ou même de “sainte” indignation, il est peut-être bon de reprendre son sang-froid pour se demander si les principes d’amour, de pardon et de non-violence que prône l’Évangile sont vraiment bien adaptés à la lutte contre le terrorisme international ? Persister à l’affirmer sans plus, n’est-ce pas prendre le risque de verser dans un angélisme suicidaire ? N’est-ce pas fermer les yeux sur les réalités du monde dans lequel nous vivons ? Et surtout, n’est-ce pas hypothéquer l’avenir de nos enfants ?... À la réflexion, il s’avère difficile de prendre position sans avoir considéré les différents aspects de la question, comme il demeure très dangereux de le faire en se fondant simplement sur ses émotions ou ses intuitions.

B. Des guerres propres ?

Depuis la guerre du Koweït, le fait qu’il n’y ait pas de guerres “propres” semble acquis dans le chef d’à peu près tout le monde. Les frappes qu’on nous disait “chirurgicales” n’ont pas empêché de nombreux dégâts “collatéraux”... puisque tel est le vocable adopté par l’hypocrisie militaire et médiatique pour qualifier les diverses horreurs de la guerre. Car cette référence médicale n’est pas innocente. Elle suggère que si l’opération militaire fait mal, c’est avant tout pour le bien du “patient”. En fait, en le frappant, on lui fait du bien ; en le blessant, on le sauve d’une mort certaine ! Dans cette logique, taxer les victimes civiles de “dégâts collatéraux” procède de la même technique de manipulation. En l’occurrence, ces erreurs “médicales” se trouvent réduites à des complications accidentelles, voire à d’effets secondaires inévitables, mais de toute façon négligeables au vu des résultats globalement positifs de l’opération.

En réalité, soucieux de ne pas déplaire à leur opinion publique, les responsables politiques recommandent à leurs chefs militaires de tout faire pour éviter des pertes de vies humaines... dans leurs rangs ! En face, ma foi, les morts importent peu puisque ce ne sont que des bêtes féroces, des agents des forces du Mal qui ne songent qu’à envahir et dominer le monde libre. Quant aux morts civils - ces fameux dégâts collatéraux - c’est dommage pour eux, bien sûr ! Mais après tout, la mort n’est-elle pas un sort préférable à l’aliénation qui était la leur ?... Et puis, la liberté n’a pas de prix !. Cette bonne conscience, il appartient aux médias de la propager en même temps que la bonne parole des “forces du Bien” partant en croisade contre les “forces du Mal”.

C. Des guerres justes ?

Mais s’il n’existe pas de guerres “propres”, n’y a-t-il pas pour autant des guerres “justes” ? C’est ce que suggèrent les politiques qui soutiennent les préparatifs de guerre des Américains et de leurs alliés les plus proches.

De toute évidence, George W. Bush tient vraiment à en découdre avec l’Irak de Saddam Hussein. Qu’il le fasse pour des raisons géostratégiques liées à la maîtrise de l’approvisionnement en pétrole, c’est évident ! Qu’il le fasse au nom de la nécessité de soumettre un État “voyou” membre de “l’axe du Mal”, voilà qui est plus embarrassant. L’Organisation des Nations Unies n’a jamais donné mandat aux États Unis d’Amérique pour accomplir cette mission de police internationale. Qu’ils le fassent en défenseurs des valeurs morales du Christianisme, même avec l’aval de 70 % de leur population, voilà qui devient franchement contrariant. Car ailleurs dans le monde, il est bien peu de chrétiens pour se reconnaître dans cette théologie primaire. Ce manichéisme simplificateur doit bien plus à la filmographie des “westerns spaghettis” qu’à la méditation de l’Évangile de Jésus-Christ.

Il est vrai que la lecture de l’Ancien Testament, offre une multitude d’alibis aux croyants belliqueux. Guerres de conquêtes, guerres saintes, génocides et massacres en tous genres se succèdent sous l’étendard de Yahvé. La guerre y est toujours un bien quand elle est ordonnée par Dieu, et la victoire y est toujours le gage de la fidélité de son peuple... Avec des références aussi tronquées, n’importe quel dictateur moderne peut se prévaloir de l’approbation divine et justifier ses exactions... pour peu qu’il en sorte vainqueur ! Autrement dit, pour ces illuminés vaguement théistes, la loi du plus fort ou la loi de la jungle se trouve largement avalisée par le Ciel.

D. Paix au-dedans, guerre au-dehors ?

Évidemment, quand on choisit d’autres textes de l’Ancien Testament, et surtout, quand on s’adonne à la lecture du Nouveau Testament, on entend un tout autre son de cloche. La non-violence y est présentée comme la règle absolue. L’acceptation de la persécution y prend toujours la priorité sur l’autodéfense, et la notion de vengeance en est totalement bannie. Le seul combat auquel le chrétien se trouve invité est un combat spirituel : contre le péché qui l’habite et contre les puissances occultes qui empêchent l’humanité de revenir à Dieu. « Nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les pouvoirs, contre les dominateurs des ténèbres d’ici-bas, contre les esprits du mal dans les lieux célestes » (Éphésiens 6:12). C’est donc dans cette perspective que l’apôtre Paul exhorte son jeune disciple : « La recommandation que je t’adresse, Timothée, mon enfant [...] c’est que tu combattes le bon combat, en gardant la foi et une bonne conscience. Cette conscience, quelques-uns l’ont abandonnée et ont ainsi fait naufrage en ce qui concerne la foi » (1 Timothée 1:18-19).

Les “armes” du croyant sont d’ailleurs adaptées à la nature de ce combat : « C’est pourquoi, prenez toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir résister dans le mauvais jour et tenir ferme après avoir tout surmonté. Tenez donc ferme : ayez à vos reins la vérité pour ceinture ; revêtez la cuirasse de la justice ; mettez pour chaussures à vos pieds les bonnes dispositions que donne l’Évangile de paix ; prenez, en toutes circonstances, le bouclier de la foi, avec lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Malin ; prenez aussi le casque du salut et l’épée de l’Esprit, qui est la Parole de Dieu » (Éphésiens 6:13-17). Dans tout cet arsenal, rien qui puisse faire du mal à une mouche !

Il est vrai que, si l’Ancien Testament autorisait la guerre, il interdisait le meurtre crapuleux et punissait de la loi du talion toute forme de violence individuelle. Le Nouveau Testament, pour sa part, va même jusqu’à abolir la loi du talion, invitant les croyants à rendre le bien pour le mal... Par contre, on n’y trouve rien à propos des guerres entre États ! Si bien qu’il peut paraître un peu prématuré d’opposer les guerres vétérotestamentaires à la non-violence néotestamentaire.

Tout en souscrivant aux principes d’une non-violence individuelle, certains croyants estiment donc qu’il appartient à l’État de lutter contre le mal, en utilisant la force quand elle s’avère nécessaire. Du point de vue politique, on les trouve aussi bien à droite, derrière un président américain décidé à combattre “l’axe du Mal”, qu’à gauche, aux côtés de guérilleros engagés dans la défense des opprimés. Nous y reviendrons plus loin...

E. Croisés ou diplomates ?

Dans l’hebdomadaire catholique “Dimanche” du 12 janvier 2003, Paul Löwenthal distingue les modernes “croisés” adeptes de la lutte armée contre les forces du Mal, et les non-violents, adeptes du dialogue et de la médiation, qu’il appelle les “diplomates”. Il fait remarquer que les premiers « pensent avec des substantifs : il y a le Bien et le Mal » et ils connaissent l’un et l’autre avec certitude... « Il n’y a donc qu’une seule bonne réponse, et je ne veux voir qu’une tête », ajoute-t-il avec ironie : toute la chrétienté bien alignée, au garde-à-vous, le petit doigt sur la couture du pantalon ! Les seconds, pour leur part, « pensent avec des qualificatifs ». Pour eux, « Il y a ce que chacun juge bon ou mauvais. Il y a donc plusieurs réponses possibles ». Il convient donc de les respecter toutes, car c’est la seule façon de respecter tous ceux qui les défendent et d’entrer en dialogue avec eux. Si bien que pour terminer sa brève réflexion, Paul Löwenthal fait remarquer « qu’on ne pourrait être toujours d’accord avec les “diplomates”, puisqu’on y trouve de tout ». Quoi qu’il en soit, s’adapter aux circonstances lui paraît une meilleure façon de prendre ses responsabilités que de se cacher derrière des principes, « ce qui est souvent une manière de fuir ses doutes ! »

F. Militaire et chrétien ?

Ces quelques remarques me paraissent particulièrement pertinentes. Toutefois, elles ne répondent pas à la question de savoir si les principes moraux qui prévalent au niveau des individus sont aussi valides au niveau des États ?... À commencer par la légitime défense ! « Si l’on te frappe sur la joue droite, présente aussi la gauche ! » a dit le Seigneur. Il appartient à chaque chrétien de mettre ce principe en pratique dans sa propre vie... Mais que doit-il faire si l’on agresse sa patrie, sa famille, son épouse, ses enfants ? Le Seigneur a placé ses proches sous sa responsabilité de chef de famille, et donc sons sa protection, sans préciser la nature de cette protection : physique ou seulement spirituelle ? Nationale ou seulement individuelle ? Limitée à sa famille ou s’étendant à toute sa patrie ?

Une chose semble évidente : dans le Nouveau Testament, le métier des armes n’est nulle part interdit, ni même explicitement discrédité. Aux soldats qui lui demande conseil, Jean-Baptiste se contente de recommander : « Ne commettez ni extorsion ni fraude envers personne, et contentez-vous de votre solde » (Luc 3:14). Jésus lui-même n’était guère prodigue de propos flatteurs. Pourtant c’est d’un officier romain (d’un occupant !) qu’il nous est dit : « Lorsque Jésus entendit ces paroles, il admira le centenier et, se tournant vers la foule qui le suivait, il dit : Je vous le dis, même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi » (Luc 7:9).

On retrouve d’ailleurs cette étonnante sensibilité spirituelle chez le centenier qui a dirigé la crucifixion du Seigneur : « Le centenier, qui était en face de Jésus, voyant qu’il avait expiré de la sorte, dit : Assurément, cet homme était Fils de Dieu » (Marc 15:39). « Voyant ce qui était arrivé, il glorifia Dieu, et dit : Certainement, cet homme était juste » (Luc 23:47). Quant au centenier Corneille, il nous est présenté comme « un homme juste et craignant Dieu, et de qui toute la nation des Juifs rendait un bon témoignage » (Actes 10:22). Et, son statut de soldat ne l’empêcha pas de recevoir le baptême du Saint-Esprit, aussi bien que les apôtres le jour de la Pentecôte (Actes 11:15-16).

Par contre, on forcerait le texte en prenant au premier degré les propos que Paul adresse à son disciple : « Souffre avec moi, comme un bon soldat de Jésus-Christ. Il n’est pas de soldat qui s’embarrasse des affaires de la vie, s’il veut plaire à celui qui l’a enrôlé » (2 Timothée 2:3-4). À l’évidence, quand on connaît les “armes” du chrétien, cette recommandation ne peut avoir d’autre portée que spirituelle, et seulement spirituelle.

G. Pacifiques ou pacifistes ?

En cas de conflit, la non-résistance est généralement perçue comme une forme de lâcheté, quand ce n’est pas de collusion avec l’ennemi. Si bien que toute forme de pacifisme est généralement assimilée à une forme de trahison par les gouvernements des pays en guerre. En fait, c’est sans doute ici qu’il faut placer la frontière qui sépare les pacifiques des pacifistes. Si les premiers acceptent le concept de la légitime défense, les seconds refusent d’y voir un motif suffisant pour user de violence... et pas forcément au nom des principes évangéliques.

Les chrétiens se répartissent d’ailleurs de part et d’autre de cette frontière, en proportions variables selon leur culture, leur nationalité et, bien sûr, selon qu’ils vivent en paix ou connaissent les affres de la guerre ! Ici encore, les idéaux pacifistes ne résistent pas toujours aux réalités du terrain. Encore que certains ne s’embarrassent pas de vraies convictions, mais trouvent dans le pacifisme un excellent prétexte pour envoyer les autres se faire tuer à leur place.

Les croyants qui y voient une forme de lâcheté se font souvent les disciples de Henri Dunant, le protestant suisse initiateur de la “Convention de Genève” et de la “Croix Rouge”. Refusant par conviction de porter les armes, et donc de porter atteinte à la vie d’autrui, ils s’engagent comme médecins, infirmiers ou brancardiers pour porter secours aux belligérants, aussi bien amis qu’ennemis. Ils trouvent ainsi le moyen de concilier leur sens civique avec les exigences de la Parole de Dieu : « Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui. Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi » (Matthieu 5:38-42). « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire ; car en agissant ainsi, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête » (Romains 12:20).

Quel est, en vérité, l’homme “raisonnable” qui pourrait prendre de tels propos au sérieux ? Ces versets sont proprement révolutionnaires par le non-conformisme des perspectives qu’ils ouvrent devant nous. Ainsi, la gentillesse, la bonté, la charité, la grandeur d’âme se révéleraient plus efficaces que force et que rage ?... Car, notons-le bien, il n’est pas ici question d’une attitude passive de démission devant l’ennemi, mais d’un engagement actif, du souci réel de répondre aux besoins de l’adversaire. Si bien que ces paroles dépassent le concept de “non-violence” pour nous inviter à entrer de plain-pied dans ce qui fait l’essence même de l’Évangile : l’amour !

« Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5:43-45).

Certains croyants ont pu en vérifier l’efficacité dans leurs conflits personnels, mais quel est l’État qui se soit jamais risqué à le faire sur le plan international ?... Peut-on dire, cependant, que cela ne pourrait pas marcher, tant qu’on n’a pas vraiment essayé ? Mais quelle est la Nation qui prendrait le risque de s’engager dans ce qui ressemble bien à un fantasme. Il est vrai qu’il n’est guère envisageable de demander à l’ensemble d’une nation non-chrétienne de témoigner à ses ennemis un amour que les croyants eux-mêmes ne parviennent pas toujours à trouver dans le Christ-Jésus.

C’est à ses disciples, bien sûr, que Jésus a enseigné ce principe d’amour spirituel. Pourtant, rien ne laisse entendre qu’il ne présente pas une valeur véritablement universelle. Et de fait, ni lui, ni ses apôtres après lui, n’ont jamais voulu changer les structures politiques et sociales de leur époque, pour les remplacer par de plus justes. Car, si l’Évangile est révolutionnaire (et il l’est vraiment !) c’est l’individu qu’il prétend transformer... Et c’est à celui-ci, une fois devenu disciple du Christ, qu’il appartient de devenir “le sel de la terre”, là où il se trouve, humblement, modestement... C’est donc de l’intérieur, par “contamination”, que le croyant est appelé à changer la société où il vit et, indirectement, le système politique qui la dirige.

H. Évangélisme ou angélisme ?

Face à l’agression inattendue, à la méchanceté délibérée, à la force brutale et aveugle, on n’a pas toujours le temps de la réflexion, encore moins du dialogue. L’Histoire ne manque pas d’exemples édifiants : ceux de courageux martyrs, aussi bien que d’intrépides résistants... Sans qu’il soit vraiment possible de trancher, en disant : « Ceux-ci se sont montrés meilleurs chrétiens que ceux-là ! »

Tout chrétien sincèrement imprégné de l’esprit évangélique, ne peut se résoudre à admettre l’éventualité de la guerre, et encore moins sa nécessité... Mais est-ce vraiment réaliste ? Fermer les yeux sur les dures réalités de la vie, sur tout ce qui heurte notre sensibilité, n’est-ce pas verser dans un angélisme irresponsable ? « Qui veut faire l’ange, fait la bête ! » dit-on... Et de fait, ne risque-t-on pas de se comporter en animal stupide en oubliant que nous sommes toujours sur la terre, et niant qu’il faut s’y battre pour y survivre ?... Ou encore : en oubliant que nous sommes soumis aux lois de la sélection naturelle, et qu’il n’y a pas de place pour les plus faibles !

Confronté au réalisme cynique de telles “évidences”, le chrétien se trouve interpellé sur la nature même de sa foi... Croit-il vraiment à son idéal, ou bien celui-ci n’est-il qu’une théorie sans consistance réelle ? Croit-il vraiment à la puissance de l’amour, à la possibilité de « ne pas se laisser vaincre par le mal, mais de vaincre le mal par le bien »" ? (Romains 12:21). Ou ne sont-ce là que de belles paroles que l’on écoute en sommeillant, confortablement engourdis par l’affectueuse chaleur du culte dominical ?

Osons l’affirmer, il est impossible d’adhérer à des principes évangéliques si l’on n’a pas reçu le regard de la foi : cette grâce particulière qui permet de voir au-delà des apparences, pour adopter des positions qui paraissent folles à tout homme de bon sens. Tant et si bien qu’au niveau des relations internationales, l’application de principes aussi peu orthodoxes impliquerait leur mise en œuvre par une nation qui soit entièrement composée de chrétiens convaincus... Ce qui est une vue de l’esprit, évidemment !

Une fois encore, on se heurte à la difficulté de transposer au plan national un principe de vie individuel. Tout au plus, peut-il être vécu par des communautés chrétiennes engagées : ce qui - aujourd’hui comme hier - est presque toujours la règle quand l’Église chrétienne doit affronter un régime politique qui la persécute.

I. Idéalisme ou pragmatisme ?

Qu’il le veuille ou non, que cela lui plaise ou non, le chrétien ne trouvera pas dans la Bible une réponse à la fois simple, unique et universelle au problème de la violence internationale. Non que la question se heurte à l’impuissance de Dieu ! Mais la réponse de Dieu, si elle devait se faire transcendante plutôt qu’immanente, se substituerait à la vocation de l’Église en général, et à celle des chrétiens en particulier. Dans la Bible, en effet, l’exercice des jugements divins est presque toujours reporté à des temps eschatologiques : à la “fin du monde”. Dès lors, le croyant se trouve confronté à un choix cornélien :

D’une part, s’il se veut conséquent avec ses idéaux spirituels, il inclinera pour le dialogue diplomatique : solution irréaliste dès lors qu’elle n’est pas partagée par tous les belligérants. D’autre part, s’il se veut pragmatique, il optera pour un rapport de forces plus conforme aux dures réalités du terrain, mais se sentira inconséquent avec ses convictions chrétiennes. C’est que les idéaux relevant des principes démocratiques de liberté, d’égalité et de fraternité se révèlent stériles, et même suicidaires, quand ils ne s’exercent pas entre gens honnêtes et responsables. Sourds à tout appel à la sagesse, les gens de mauvaise foi et de mauvaise volonté ne comprennent que le langage de la force. Si bien qu’il est impossible de les amener à la table de négociation autrement que par la menace ou la contrainte physique. C’est ainsi que, lorsqu’ils ne sont pas le fruit d’une défaite militaire, la plupart des traités de paix reposent sur l’adage bien connu : « Si tu ne peux vaincre ton ennemi, fais en un ami ! » Mais ceux qui suivent ce judicieux conseil ne le font jamais dans le souci de se conformer aux principes évangéliques. Ils s’y résolvent seulement quand ils prennent conscience d’un rapport de forces qui leur est défavorable.

J. Militaires ou diplomates ?

Au même titre que tout citoyen lucide et responsable, le chrétien conscient de ce dilemme doit prendre un peu de recul pour suivre la redoutable compétition à laquelle se livrent les militaires et les diplomates confrontés aux germes d’un conflit. Si le ballet diplomatique international permet parfois de modérer les ardeurs militaires, ces dernières instaurent une pression qui donne souvent plus de poids aux démarches diplomatiques. Cette constatation n’est guères encourageante quant à la nature humaine, mais quand elle permet d’éviter une entrée en guerre effective, elle peut être considérée comme un pis-aller acceptable, même pour un croyant.

Hélas ! Convaincre les militaires de renoncer à tester leurs derniers “jouets”, quand l’opportunité s’en présente, n’est pas chose aisée... C’est que les occasions de “jouer à la guerre pour du vrai” ne sont pas fréquentes, à moins de “bénéficier” de l’un ou l’autre matamore comme chef d’État ou de gouvernement. Et puis le matériel de guerre ne se teste vraiment bien qu’en “grandeur réelle”... Sans compter qu’il se démode très vite et qu’il faut bien liquider l’ancien pour acheter le nouveau ! D’ailleurs, tous les stratèges vous le diront : « La meilleure défense, c’est l’attaque ».

Au cours de sa brève histoire, le jeune État d’Israël a pu vérifier le bien-fondé de cette maxime... Par contre, comment tirer bénéfice d’une victoire militaire si elle n’est pas suivie de succès diplomatiques ? L’ambiguïté de la chose se révèle d’autant plus évidente que tous les “faucons” ne se trouvent pas dans l’armée, ni toutes les “colombes” dans les rangs des politiques.

Le conflit du Moyen-Orient est d’ailleurs exemplaire en ce qu’il montre bien que les tensions entre États se ramènent souvent à des haines personnelles entravant le dialogue diplomatique. En vérité, l’Histoire nous montre que bien souvent, ce sont des tensions irréductibles entre chefs d’États qui ont entraîné leurs nations respectives à entrer en guerre. Si bien que distinguer les conflits personnels des guerres entre nations peut se révéler très artificiel, tout comme l’idée que les règles morales qui régissent les rapports personnels ne peuvent avoir cours entre États belligérants.

Cette constatation ne confirme pas seulement le bien-fondé de tout effort diplomatique. Elle ouvre aussi de réelles perspectives aux principes évangéliques qui ont été rappelés plus haut. Leur idéalisme n’est vraiment pas dépourvu de tout pragmatisme s’ils devaient être adoptés et appliqués par des responsables politiques chrétiens ou non.

K. Défendre qui ou quoi ?

Au niveau des États, la légitime défense est de règle, bien que ses motivations soient parfois ambiguës. Elles peuvent aller d’un civisme de bon aloi à un nationalisme fanatique, en passant par un patriotisme des plus légitimes. Le plus souvent, la défense nationale vise davantage la défense de l’intégrité du territoire que celle des paisibles citoyens qui y vivent. Lors de la dernière guerre mondiale, et de la lutte contre le fascisme et le nazisme, l’idéal moral aurait voulu que l’on se préoccupe davantage des camps d’extermination que de l’intégrité du territoire national. L’un ne pouvait aller sans l’autre, évidemment ! Mais il faut bien le dire, ce que l’on savait alors de la Shoah ne préoccupait pas plus les braves gens de la zone libre que ceux de la zone occupée... Si ce n’est de belles et remarquables exceptions !

À ce jeu-là, les bonnes intentions humanitaires sont moins bien perçues par le “vulgum pecus” que les belles envolées martiales et nationalistes. Si la reddition d’un Pétain pouvait limiter les dégâts en vies humaines, l’appel gaulliste à la résistance ne pouvait que conduire à de nouvelles pertes humaines. Que serait-il arrivé sans le débarquement allié ? De quel côté se seraient trouvés les héros à célébrer ? Le peuple est tellement versatile... La Fontaine le disait déjà : « Le sage crie selon le temps : Vive le Roi ! Vive la Ligue ! » Heureusement, au jeu de la Bourse, comme à celui de la politique, on ne demande jamais de comptes aux gagnants. Tant mieux pour eux et tant pis pour ceux qui paient la facture : on les remerciera à titre posthume ! Mais un tel cynisme présente-t-il encore quelque caractère chrétien ?

À l’inverse, on peut se demander si un chrétien peut accepter, sans réagir, que son pays soit occupé par une puissance étrangère ? De ce point de vue, les évangiles nous laissent moins démunis, puisque c’est la situation vécue par Jésus et les apôtres. Comme on le sait, les Juifs de l’époque attendaient un messie temporel, un descendant du roi David qui viendrait bouter les envahisseurs romains hors de leur patrie. La plupart - et notamment les résistants “zélotes” - furent profondément déçus par le pacifisme de Jésus, en qui ils avaient d’abord placé de grands espoirs.

Car, bien que Jésus fût crucifié comme “Roi des Juifs”, il s’était montré très clair quant la nature spirituelle de son royaume : « Le royaume de Dieu ne vient pas de telle sorte qu’on puisse l’observer. On ne dira pas : Voyez, il est ici ! ou : Il est là ! Car voici, le royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Luc 17:20). Il était donc évident que l’ambition de Jésus se limitait au domaine spirituel - changer l’homme de l’intérieur - et non au domaine politique : changer la société... Dès lors, on comprend que la “Résistance” de son époque se soit désintéressée d’un homme qu’elle considérait sans doute comme un défaitiste, un incivique et un lâche. Certains historiens et quelques théologiens, cherchant à innocenter Judas, ont même trouvé là une explication - autre que l’appât du gain - à sa trahison.

L. Des casques bleus chrétiens ?

Si l’on reste dans le domaine spirituel, il est un aspect que l’on ne peut négliger, c’est celui du ministère de réconciliation que le Seigneur a confié aux chrétiens. « Tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ, et qui nous a donné le service de la réconciliation. Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, sans tenir compte aux hommes de leurs fautes, et il a mis en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc ambassadeurs pour Christ, comme si Dieu exhortait par nous ; nous vous en supplions au nom de Christ : Soyez réconciliés avec Dieu ! » (2 Corinthiens 5:18-20) Certes, ici encore, on se trouve dans le domaine spirituel ; et c’est bien de la réconciliation de l’homme avec Dieu qu’il est question.

Mais le chrétien peut-il prendre cette vocation à cœur et se désintéresser des conflits qui séparent les hommes et les font s’entre-déchirer ? Beaucoup pensent que non et avalisent alors toute action médiatrice entre belligérants : soit par voie diplomatique, soit via une force armée d’interposition. Ce rôle de bouclier vivant, venant s’interposer - au risque de devenir victime - entre les nations en conflit, n’est pas sans rappeler celui du sacrifice de Jésus s’interposant entre Dieu et l’humanité pécheresse... Le moins que l’on puisse dire, c’est que la violence n’en fut point absente : ni pour la flagellation, ni pour la crucifixion !

Il y aurait donc une situation où la violence serait acceptable : c’est quand on en prend personnellement le risque pour mieux en préserver les autres. Les dix “paras” belges massacrés au Rwanda en donnent un bon exemple... Certes, ce n’est pas toujours aussi clair que cela, et il arrive qu’une force d’interposition doive elle-même user de la force pour amener les belligérants à la raison. La question mérite cependant que l’on y réfléchisse avant de rejeter ce genre de démarche, ou de la condamner définitivement.

M. Attaquer pour se défendre ?

Mais l’actualité des tensions entre les USA et l’Irak, nous ramène à une autre hypothèse, qui est celle d’une guerre préventive. Autrement dit : déclarer la guerre maintenant pour ne pas devoir se défendre plus tard. Ou, si l’on préfère : prendre l’initiative de la guerre maintenant, afin d’éviter une guerre probable, ou tout simplement possible dans l’avenir... On ne peut s’empêcher de penser à quelque apprenti sorcier concoctant quelque philtre infernal dans la marmite du diable !

« Si vis pacem, para bellum... Si tu veux la paix prépare la guerre ! » disaient déjà les anciens. Mais dans le cas présent, il n’est pas question de seulement posséder une force de dissuasion susceptible de décourager toute action belliqueuse. L’objectif affiché est bien d’attaquer - pour détruire ses moyens de destruction massive - un État considéré comme dangereux, parce qu’irresponsable, accusé qu’il est de pratiquer le terrorisme international...

N. Gendarmes ou voyous ?

La démarche paraîtrait sans doute plus cohérente si le “gendarme” ne possédait pas des moyens de destruction de la même nature que ceux du “voyou” qu’il prétend corriger. Il en détient même de plus puissants, de plus effrayants, de plus variés... et en plus grandes quantités ! Dans ces conditions, parler d’une lutte “du Bien contre le Mal” n’est pas seulement ridicule, mais déplacé, et même scandaleux. D’autant plus que dans tout système démocratique, l’exécutif est soumis au législatif. Or, dans le cas présent, l’État “gendarme” affirme haut et fort qu’il n’est pas du tout disposé à se soumettre aux règles édictées par les Nations-Unies : ces règles-mêmes qu’il prétend faire respecter par l’État “voyou”... Vous avez dit “bizarre” ?

D’autre part, s’il y a des États “gendarmes” et des États “voyous” au sein des Nations-Unies, la logique voudrait que l’on détermine clairement les critères qui les distinguent les uns des autres. Dans le cas de l’Irak et des USA, on vient de le rappeler, l’un et l’autre possèdent les mêmes armes pourries... à supposer qu’il y en ait des propres ! De plus, parler “d’État voyou”, c’est faire porter à tout un peuple l’opprobre que ses dirigeants devraient assumer seuls : ce n’est vraiment pas juste ! Mais considérons tout de même un autre argument du “gendarme” qui reproche au “voyou” de pratiquer un terrorisme international contre lequel il faut bien se prémunir.

Supposons que le grief s’avère justifié. Ici encore, le “voyou” fait vraiment figure d’enfant de chœur à côté du “gendarme”... Quand on fait l’inventaire de toutes les révolutions fomentées par la C.I.A., quand on compte toutes les dictatures soutenues à coup de dollars, quand on considère les populations ainsi victimes de génocides et de la misère sous toutes ses formes... la destruction des “Twins” new-yorkaises - pour inexcusable qu’elle soit - apparaît comme une goutte d’eau dans l’océan du terrorisme politique pratiqué par le “gendarme” au niveau planétaire.

O. Capitalisme ou Démocratie ?

Pour beaucoup d’occidentaux, capitalisme égale démocratie. Rien n’est plus faux ! Le grand capital trouve souvent chez les dictateurs des partenaires de choix, puisque favorables à tout monopole “honnêtement” rétribué. De plus, comme dans les faits, nos démocraties sont devenues des ploutocraties (de Ploutôn, le dieu grec “donneur de richesse”) rien ne peut plus être décidé sur le plan politique sans l’accord, ou du moins la non-opposition des multinationales et des lobbies commerciaux. Or, pour beaucoup, la guerre offre presque toujours la perspective d’un “business” fructueux et donc d’une manne à engranger. « L’argent est le nerf de la guerre ! » assure un aphorisme bien connu... Et c’est vrai. Aussi, il n’est jamais inutile d’en discerner les banquiers pour voir « à qui le crime profite ». Ce n’est certes pas au petit peuple qui voit ses enfants se faire massacrer et son pouvoir d’achat diminuer.

Dans de telles conditions, parler de “gendarmer” la planète n’a plus aucun sens. On ferait mieux d’appeler un chat, un chat, et donc de dénoncer la volonté d’hégémonie qui se cache derrière tous ces mensonges. (Hégémonie exercée sans vergogne par toutes les grandes puissances européennes, durant toute l’ère de colonisation !) Mais alors, où s’arrêtera-t-on ? Toutes les nations démocratiques possèdent des services secrets dont les activités ne sont pas toujours avouables ; non seulement pour des motifs de “secret-défense” mais aussi pour des raisons de simple morale.

Les scandales qui ont défrayé la presse au cours des deux dernières décennies montre que les États les plus démocratiques et, partant, les plus honorables - comme la France ou la Grande Bretagne - se sont également livrés à des activités qui s’apparentent curieusement à des actes de terrorisme. Aussi, rien ne dit qu’un “gendarme” mégalomane ne comptera pas un jour nos démocraties au nombre des États “voyous”, et qu’il se sentira le devoir de les conquérir à titre prophylactique, au nom de la sécurité mondiale... À moins que le voyou ne parvienne à convaincre d’autres voyous que le gendarme est plus voyou qu’eux, et qu’il leur appartient donc de le discipliner.

Confronté à toutes ces aberrations, le chrétien sincère et lucide ne sait plus toujours très bien où donner de la tête. Il lui est difficile de ne pas souscrire à l’opinion de l’apôtre Paul déplorant la folie de notre monde sans Dieu. (Cf. 1 Corinthiens 1:18-25) Si bien que la seule option, qui semble encore s’offrir à lui, est celle du dicton populaire qui affirme : « Entre deux maux, il faut choisir le moindre ». Car, à l’évidence, il n’est plus ici question de discerner le bien du mal, mais le moins mauvais du plus mauvais... Encore faut-il y parvenir ! Car devant un tel choix, la tentation de la démission est réelle. Surtout pour les croyants qui se trouvent ainsi confrontés à une situation qui ne correspond à aucun modèle ayant valeur d’exemple, à aucun schéma biblique clairement défini.

P. Guerre temporelle ou spirituelle ?

Certes, pour le chrétien, la négociation doit toujours avoir la priorité sur la guerre. Mais dans les faits, la mauvaise volonté politique des belligérants est souvent telle qu’un véritable dialogue demeure difficile, et souvent impossible, tant qu’il n’y a pas un vainqueur et un vaincu. La propagande politique d’outre-Atlantique est bien consciente de cette difficulté. Aussi, pour justifier la nécessité de vaincre l’adversaire et l’amener à négocier à genoux, il est indispensable que l’entrée en guerre revête le caractère idéologique qui la rend moralement, et même spirituellement indispensable.

Nourri des récits épiques de l’Ancien Testament, où Israël remportait la victoire sur tous ses ennemis, parce que l’Éternel combattait pour lui « à main forte et à bras étendu », le petit peuple du monde évangélique n’est guère difficile à convaincre de la nécessité de l’entreprise. La trivialité de la démarche ne risque guère de choquer des chrétiens occidentaux totalement conditionnés par l’égocentrisme, l’opportunisme, le matérialisme et le rationalisme ambiant. Pour la plupart d’entre eux la spiritualité ne peut que se traduire en bénédictions concrètes et immédiates : bonne santé, succès en amour, succès en affaires, baisse du prix du pétrole... et donc succès à la guerre !

Les chrétiens plus matures savent bien que « nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les pouvoirs, contre les dominateurs des ténèbres d’ici-bas, contre les esprits du mal dans les lieux célestes » (Éphésiens 6:12). Il n’en demeure pas moins qu’à vue humaine, certains pouvoirs totalitaires ne semblent pouvoir être vaincus que par la force physique. Certes, il faut le reconnaître et s’en réjouir : au sein de la des Nations-Unies, beaucoup de gouvernements - dont le nôtre - ne s’y résolvent qu’après avoir épuisé toutes les voies de la diplomatie et de la médiation. Une question subsiste cependant : les croyants doivent-ils aussi se résoudre à l’usage des armes en cas de légitime défense, pour la libération de peuples opprimés, ou comme force d’interposition ? Peut-être... Mais alors, l’honnêteté voudrait qu’ils soient aussi prêts à y participer personnellement. Une fois encore, il ne serait guère conséquent d’envoyer les autres se faire tuer pour défendre nos idées !

Q. Conclusion

Il est donc temps de nous résumer et d’essayer de conclure. Pour les croyants qui retiennent la Bible comme règle de foi et de vie, les questions qui précèdent conduisent toutes à la même interrogation : les principes de l’Évangile s’appliquent-ils à tout le monde ou seulement aux membres de l’Église de Jésus-Christ ? En général, les chrétiens évangéliques prônent l’idée suivante : les enseignements de la Bible étant plus exigeants que ceux de la morale dite “universelle”, ces exigences ne peuvent être mises en œuvre que par ceux et celles qui ont reçu la grâce de le faire.

Non que la grâce générale de Dieu ne repose pas sur l’ensemble de l’humanité, Mais le don du Saint-Esprit - qui caractérise le vrai au croyant - constitue une grâce particulière : la puissance de Dieu nécessaire pour être ses témoins et accomplir ses desseins. « Vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins... jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1:8). « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas [...] car tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » (Romains 8:9,14).

En fait, le drame du chrétien - ou plutôt, son privilège - c’est de vivre à cheval sur deux royaumes : le Royaume de Dieu, avec ses propres lois spirituelles, et la Nation à laquelle il appartient, avec ses lois humaines. L’ancien Israël, était une théocratie, d’où la Torah : une législation nationale intégrée dans une loi spirituelle. Mais la Nouvelle Alliance nous a introduits dans un royaume purement spirituel : le Royaume de Dieu... Même si celui-ci s’incarne dans une Église universelle qui est bien loin d’être une et parfaite, il n’en possède pas moins des lois qui sont exclusivement spirituelles. Cela explique que Jésus, et les apôtres après lui, ne se sont jamais impliqués dans les questions politiques (comme l’impérialisme romain) ou sociales (comme l’esclavage) de leur époque.

Cela signifie-t-il que les chrétiens doivent être absents du monde dans lequel ils vivent ? Pas du tout ! Mais cela implique qu’ils doivent être conscients des limites de leur présence au monde, en général, et de leur engagement politique, en particulier. De ce point de vue, la suite de l’épître de l’apôtre Paul aux Romains paraît significative : « J’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire à venir qui sera révélée pour nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité - non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise - avec une espérance : cette même création sera libérée de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement. Bien plus : nous aussi, qui avons les prémices de l’Esprit, nous aussi nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l’adoption, la rédemption de notre corps » (Romains 8:18-23).

On ne pourrait mieux dire... Hélas ! L’apôtre ne nous laisse aucune illusion quant aux frustrations qui attendent le croyant soucieux d’être présent - comme c’est son devoir - dans un monde en pleine déliquescence. Mais ce pessimisme lucide n’est pas aussi négatif qu’il y paraît... Au contraire ! Pour les croyants, il est avant tout une exhortation à travailler à l’avènement du Royaume de Dieu : pour qu’il y ait plus d’amour dans un monde sans amour, pour qu’il y ait plus de justice dans un monde sans justice, pour qu’il y ait plus de paix dans un monde sans paix durable...

En fait, comme le sel dans les aliments, le Royaume de Dieu est appelé à pénétrer le monde, tout en restant distinct du monde. Comme Jésus l’a exprimé dans sa célèbre prière sacerdotale : « Père, je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mal. Ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde... Mais comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde » (Jean 17:15,16,18).

Dans cette perspective, certains croyants ont plus que d’autres, une mission de témoins auprès des autorités politiques. C’est ainsi que le Seigneur rassure Annanias à propos du Saul de Tarse, le futur apôtre Paul : « Cet homme est pour moi un instrument de choix, afin de porter mon nom devant les nations et devant les rois... » (Actes 9:15). Car, le plus souvent sans le savoir, les autorités politiques servent les plans de Dieu en maintenant un minimum d’ordre dans notre pauvre monde. En fait, les lois humaines apparaissent comme un moindre mal, comme des garde-fous empêchant un monde qui ignore les lois divines de sombrer dans l’anarchie. C’est dans cette mesure - et seulement dans cette mesure - que les gouvernements des nations de ce monde, malgré leurs lacunes et leurs injustices, peuvent être considérés comme « institués par Dieu, et à son service ».

« Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures ; car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées par Dieu. C’est pourquoi celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre de Dieu, et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes. Les gouvernants ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu ne pas craindre l’autorité ? Fais le bien, et tu auras son approbation, car elle est au service de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, sois dans la crainte ; car ce n’est pas en vain qu’elle porte l’épée, étant au service de Dieu pour (montrer) sa vengeance et sa colère à celui qui pratique le mal. Il est donc nécessaire d’être soumis, non seulement à cause de cette colère, mais encore par motif de conscience » (Romains 13:1-5).

Comme on l’a dit, ces propos n’ont pas une valeur absolue. Il faut en relativiser la portée : notamment quant à l’origine divine de toute décision gouvernementale. Il n’en demeure pas moins que, tout en le déplorant, l’apôtre envisage ici l’usage de l’épée comme un moyen toléré par Dieu pour maintenir l’ordre en cas de force majeure... Utilisation de la force dont il faut user avec parcimonie, d’ailleurs, se souvenant de la parole du Christ : « Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée » (Matthieu 26:52).

Sans doute pourrait-on transposer ici le principe avec lequel sont d’accord tous les opposants à la peine de mort. Si l’on peut refuser “d’éliminer” un être humain jugé dangereux pour la société, on doit s’incliner devant la nécessité de le mettre hors d’état de nuire : en prison ou dans un asile. Le laisser en liberté serait devenir complice de ses prochains crimes ou méfaits. Dès lors, les Nations-Unies n’ont-elles pas le même devoir envers un État jugé dangereux pour le reste du monde ? Il semble difficile de répondre “non”, même pour les plus pacifistes... Encore faut-il y mettre des formes et avoir, auparavant, épuisé tous les moyens pacifiques possibles et imaginables.

Si bien que l’on peut comprendre que les croyants les plus pacifiques se partagent en opposants et partisans d’un conflit américano-iraquien qui semble de plus en plus inéluctable, malgré le ballet diplomatique européen. Hélas, il n’est jamais facile de connaître les vraies raisons qui poussent un gouvernement à entrer en guerre... ou à ne pas y entrer ! On l’a déjà dit : les questions d’intérêts stratégiques, économiques et géopolitiques passent bien souvent avant le souci des causes humanitaires.

Celles-ci ne servent généralement que d’alibis moraux. Si bien que, finalement, il n’est guère possible de définir une ligne de conduite qui soit valable dans tous les cas de figures. Pour ce genre d’exercice, les chrétiens réfléchis se trouvent dans une position plus inconfortable que les fanatiques nourris d’un manichéisme aussi simpliste que réducteur. Pour eux, chaque situation reste à évaluer séparément. Et pour cela, le chrétien se trouve seul devant Dieu avec sa conscience partagée entre ses préoccupations pacifiques et le sens de ses devoirs civiques. C’est avec raison que ce défi peut nous paraître hors de portée... C’est l’occasion de se souvenir que « cela est impossible aux hommes, mais non à Dieu, car tout est possible à Dieu » (Marc 10:27).

Gardons-nous donc de transformer nos options différentes en prétexte de guerre entre croyants. L’apôtre Paul nous exhorte à « ne pas discuter des opinions... Mais que chacun soit pleinement convaincu dans sa propre pensée... En effet, nul de nous ne vit pour lui-même, et nul ne meurt pour lui-même » (Romains 14:1,5,7). Plus qu’en tout autre domaine, c’est sans doute en en matière de politique qu’il faudrait apprendre à appliquer ces principes... En les assortissant de cette recommandation de Jésus : « Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes » (Matthieu 10:16)... La quadrature du cercle, en quelque sorte !


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