J’espère qu’ici mes frères ne m’attribueront pas d’autre motif que l’amour qui désire les voir aussi utiles que possible. J’ai toujours reçu leurs critiques avec amour et je leur ai toujours prêté de bonnes intentions. Maintenant je suis vieux* et les fruits qu’ont portés mes principes et mes méthodes sont connus du public ; pourquoi n’en parlerais-je pas librement ?
Aux objections qu’on me faisait, j’ai souvent répondu par des paroles qui m’ont été adressées par un juge de la cour suprême : "Les pasteurs, me disait ce juge, ne procèdent pas avec bon sens quand ils s’adressent à leurs auditoires. Ils craignent toute répétition ; ils se servent d’un langage que le peuple ne comprend pas très bien ; leurs comparaisons et leurs exemples ne sont pas tirés de la vie ordinaire. Leur style est trop élevé. Si les avocats faisaient de même, ils ruineraient leurs causes et se ruineraient eux-mêmes. Quand j’étais au barreau, ayant à plaider devant un jury composé d’hommes respectables, je savais qu’il me fallait revenir sur chacun des points principaux de ma plaidoirie à peu près autant de fois qu’il y avait de jurés, et que je devais exposer chacun de ces points de différentes manières, en l’expliquant par toutes sortes d’exemples. Je savais parfaitement qu’agir autrement c’était perdre ma cause. Quand nous nous adressons à un jury, nous n’avons pas pour but de faire un discours en beau langage, ni de faire preuve d’érudition ou de goût en donnant force exemples tirés de l’histoire ancienne ou des sciences de la nature ; nous voulons un verdict et nous n’avons qu’une pensée : gagner chacun des jurés à notre cause avant qu’il quitte sa place.
Je n’ai jamais éprouvé le moindre ressentiment à l’égard de mes frères qui me traitaient souvent avec dureté. Je voyais qu’ils avaient à coeur que je fisse du bien et qu’ils pensaient que j’en ferais davantage si j’adoptais leurs vues. Mais telle n’était pas mon opinion. Plus je voyais les résultats de ma prédication, plus je conversais avec des gens de toutes les classes de la société, et plus j’étais certain que c’était bien Dieu qui m’avait éclairé et conduit, et qui m’avait appris la meilleure manière de gagner les âmes. Je ne pouvais en douter, car il était évident que ce n’étaient pas les hommes qui m’avaient communiqué les vues que j’avais. J’ai souvent pensé que je pouvais dire avec parfaite vérité, comme l’apôtre Paul, que ce n’était pas d’eux que j’avais appris l’Evangile, mais de l’Esprit de Jésus-Christ lui-même. Et cet Esprit me l’avait enseigné avec tant de clarté et de puissance, que jamais aucun argument de mes collègues n’a pu avoir la moindre influence sur moi.
Avoir un "oeil simple" est une des choses les plus nécessaires. Si un pasteur a la réputation de garder et de nourrir son troupeau, il ne fera que peu de bien. Il y a plusieurs années qu’un bien-aimé pasteur de ma connaissance dut quitter sa maison pour raison de santé et se faire remplacer par un jeune homme sortant du séminaire. Ce jeune homme écrivait et débitait des sermons aussi splendides qu’il pouvait. Mais la femme du pasteur s’aventura un jour à lui dire : "Vous prêchez par dessus la tête de vos auditeurs. Ils ne comprennent pas votre langage ni les exemples que vous employez. Vous mettez trop d’érudition dans votre prédication." Il répliqua : "Je suis jeune et je dois me préparer à prêcher dans des congrégations composées de gens cultivés. Je ne puis pas descendre au niveau de votre peuple ; il faut que je cultive le style élevé."
Je n’ai pas perdu de vue, depuis lors, ce prédicateur ; il vit toujours, mais il n’a jamais été en relation avec les grands réveils que nous avons eus chaque année ; et je ne me suis jamais attendu à ce qu’il le fût ; car il ne pouvait l’être à moins que ses vues et ses motifs ne fussent entièrement changés.
Je pourrais nommer des ministres qui vivent encore, hommes de mon âge, qui eurent grandement honte de moi quand je commençai à prêcher, vu que je me servais du langage ordinaire, que je m’adressais à mes auditeurs d’une façon directe, et que je n’avais pas le moindre souci des ornements du langage ni de la dignité de la chaire.
C’étaient de chers frères, et je n’ai pas connaissance d’avoir jamais été froissé ni fâché de quoi que ce soit qu’ils aient pu dire ; j’ai, au contraire, toujours éprouvé la plus grande affection pour eux. Dès le premier moment je m’attendais àleur opposition ; je savais qu’il y avait un abîme entre leur manière de voir et la mienne et que le même abîme ne manquerait pas de se trouver entre eux et moi. Je me suis rarement senti des leurs et je n’ai guère eu le sentiment qu’ils me regardassent comme appartenant réellement à leur corporation. J’avais reçu l’éducation d’un juriste et je parlais à mes auditeurs comme j’aurais parlé à un jury.
Dans les premières années de mon ministère, c’était chose admise parmi les pasteurs que si j’avais du succès, les écoles de théologie tomberaient dans le discrédit ; car mes collègues pensaient qu’on ne ferait plus autant de sacrifices pour elles, s’il était avéré qu’on pouvait réussir sans avoir suivi leur enseignement. Je n’ai jamais eu la pensée de déprécier la culture qu’on peut acquérir dans les facultés de théologie cependant je pense qu’à plusieurs égards elles se sont grandement trompées dans l’éducation qu’elles font subir à leurs étudiants. On n’encourage pas ceux-ci à parler d’une manière directe aux auditeurs qu’ils peuvent avoir ; et cependant l’on peut apprendre à prêcher sans la pratique. On doit encourager les étudiants à exercer leurs dons, à faire la preuve de ces dons, ainsi que de l’appel de Dieu ; il faut qu’ils aillent partout où la porte leur est ouverte et qu’ils annoncent Jésus-Christ de la façon la plus sérieuse. Ils doivent apprendre à parler de leur Sauveur.
Au lieu de cela, on leur fait écrire des morceaux qu’ils appellent sermons et qu’ils doivent soumettre à la critique de la faculté. La prédication se trouve ainsi réduite à une lecture devant une classe et son professeur. C’est ainsi que les étudiants jouent à la prédication. Aucun homme ne peut prêcher dans ces conditions-là. Ces soi-disant sermons ne peuvent être que des essais littéraires. Les auditoires n’ont pas pour ces discours le respect qu’on doit avoir pour la prédication ; lire un élégant essai littéraire ne sera jamais pour eux la prédication de la Parole de Dieu faite par la puissance de l’Esprit ; et cet exercice ne satisfera jamais les besoins des âmes ; il n’en gagnera jamais aucune à Jésus-Christ.
On apprend aux étudiants à écrire dans un beau style. Mais quant à la vraie éloquence qui jaillit du coeur, impressive, persuasive, et qui coule comme des torrents de feu de l’âme libre, embrasée par la vue des réalités éternelles, - ces étudiants n’en peuvent rien connaître.
A l’âme immortelle qui se précipite dans une éternité de désespoir, présenter leurs spécimens de science et de rhétorique, c’est ce que tout homme réfléchi trouvera souverainement déplacé. Chacun sait bien qu’en aucune affaire sérieuse, on ne pourrait trouver âme qui vive pour agir de la sorte. Si la ville était en feu, verriez-vous jamais un capitaine de pompiers capable d’exhiber un fin morceau de rhétorique pour le lire à ses hommes au moment de commencer la manoeuvre ? Le cas est urgent, et tout capitaine ira droit au but et parlera de façon à ce que chacun de ses mots soit compris à l’instant. Personne n’aura l’idée de critiquer son style ; il est trop clair que ce n’est ni le lieu ni le moment.
Toutes les fois que l’homme est entièrement sérieux, ses paroles sont simples et vont droit au but ; sa phrase est courte et forte ; et réclame une action immédiate. C’est pour cela que des prédicateurs illettrés, méthodistes et baptistes, ont obtenu des résultats qui surpassent de beaucoup tout ce qu’ont pu faire nos licenciés en théologie. La harangue passionnée d’un homme sans lettres peut, en effet, remuer un auditoire bien plus profondément que la plus splendide exhibition de rhétorique. Les beaux sermons attirent la louange au prédicateur ; la prédication d’un homme rempli du Saint-Esprit pousse les auditeurs à louer Dieu.
Nos écoles de théologie auraient une beaucoup plus grande valeur si elles étaient plus pratiques. J’ai entendu un professeur de théologie lire un sermon destiné à démontrer l’importance de la prédication improvisée. La théorie était luste, mais elle était complètement démentie par la pratique. Il avait étudié le sujet et il était arrivé à des conclusions de la plus haute importance ; mais je n’ai jamais vu un seul de ses étudiants adopter ses vues. Il disait que s’il avait à recommencer sa carrière de prédicateur, il mettrait en pratique ses convictions actuelles ; puis il se lamentait au sujet de la mauvaise éducation qu’il avait reçue.
À Oberlin, nos étudiants s’étaient laissés persuader qu’ils devaient écrire leurs prédications, et très peu d’entre eux, malgré tout ce que je pouvais dire, avaient le courage de se lancer dans l’improvisation. On leur répétait sans cesse : "Ne vous figurez pas que vous pouvez imiter M. Finney ; vous n’êtes pas des Finney."
Les pasteurs n’aiment pas être obligés de se lever à un moment quelconque pour parler au peuple. Ils veulent prêcher, ce qui veut dire, selon l’acception ordinaire du terme, écrire tout d’abord, puis lire et réciter. En ce sens-là, je n’ai jamais prêché. Et l’on m’a souvent dit, en effet : "Mais vous ne prêchez pas ; vous parlez."
À Londres, un homme qui était venu à une de nos réunions, rentra chez lui profondément convaincu de péché. Il avait été jusque-là sceptique, et maintenu il était dans la plus grande angoisse. Sa femme s’apercevant du changement lui dit : "As-tu donc été entendre prêcher M. Finney ?" "Je suis allé à la réunion de M. Finney, répondit-il ; il ne prêche pas, il explique seulement ce que les autres prêchent." C’est, en substance, ce qui m’a été dit mille fois : "Mais chacun pourrait prêcher comme vous faites ; vous parlez aux gens, vous êtes aussi à l’aise en le faisant que si vous étiez seul dans votre cabinet !
D’autres ont dit : "Cela ne ressemble pas du tout à la prédication ordinaire, il nous semblait que M. Finney nous avait pris chacun à part et conversait avec nous en tête à tête." Généralement les prédicateurs craignent de faire naître chez leurs auditeurs la pensée qu’ils s’adressent particulièrement à eux ; leur prédication mentionnera d’autres gens ; elle emploiera le pronom de la troisième personne : "ils sont coupables, le Seigneur leur commande, etc. "Souvent le prédicateur prêche sur l’Évangile plutôt qu’il ne prêche l’Évangile ; il prêche au sujet des pécheurs plutôt qu’il ne prêche aux pécheurs. Il évite soigneusement de parler de façon à ce que chacun de ses auditeurs se dise : c’est à moi que ces paroles s’adressent. Quant à moi j’ai toujours senti que mon devoir était d’agir tout autrement. J’ai souvent dit à mes auditeurs : "Ne pensez pas que je parle d’autres personnes que vous ; c’est à vous, à vous qui êtes ici devant moi que je m’adresse."
L’expérience m’a montré que même au point de vue de la popularité du prédicateur, l’honnêteté est ce qu’il y a de mieux ; c’est celui qui sera le plus fidèle qui obtiendra le mieux la confiance, le respect et l’affection de ses auditeurs. Il faut que ceux-ci aient conscience qu’il ne les courtise pas pour gagner de la popularité, mais qu’il cherche à sauver leurs âmes. Les hommes ne sont pas destitués de toute intelligence ; ils n’auront pas un profond respect pour un homme qui montera en chaire pour leur adresser des paroles mielleuses et même, au fond de leur coeur, ils n’auront que du mépris pour un tel procédé.
La grande objection que l’on faisait à ma prédication était qu’elle ne devait pas instruire autant mes auditeurs que si elle avait été écrite. On disait que sûrement je n’étudiais pas, et que bien que j’eusse du succès en travaillant quelques semaines ou quelques mois dans la même localité, comme évangéliste, mon exemple n’était cependant pas bon à suivre pour un pasteur qui demeure d’une manière permanente à la tête d’une église.
Je suis maintenant pasteur depuis trente-six ans et je ne sache que personne se soit jamais plaint que je n’instruisisse pas mes auditeurs ; je crois qu’ils l’ont toujours été autant que ceux qui n’entendent que des sermons écrits.
Je n’ai ni heures particulières ni jours particuliers consacrés à écrire des sermons ; mais je n’ai jamais cessé d’étudier l’Evangile ; mon esprit a toujours été constamment occupé des vérités qu’il proclame et de la meilleure manière de les faire connaître. Je visite la population qui m’entoure, je prends connaissance de ses besoins ; puis, dans la lumière du Saint-Esprit, je cherche dans les Écritures les enseignements qui répondent le mieux à ces besoins. Je médite ces enseignements, je prie beaucoup à leur sujet, le dimanche matin Particulièrement ; et c’est l’esprit et le coeur tout remplis de paroles divines que je me rends à l’église ; puis le moment venu, je répands sur mon auditoire ce que Dieu m’a donné.
Quand un pasteur a écrit son sermon, il n’a plus besoin de penser beaucoup aux choses qu’il prêchera ; il ne sent guère non plus le besoin de prier beaucoup à leur sujet. Peut-être relira-t-il son sermon le samedi soir ou le dimanche matin mais il n’aura pas un sentiment bien vif de la nécessité d’être oint du Saint-Esprit, pleinement revêtu et rempli de la Puissance d’En Haut, de sorte que la Parole divine coule à flots de son coeur et de sa bouche. Il n’a plus de souci à se faire ; il ne lui reste plus qu’à se servir de ses yeux et de sa voix. Mais que son sermon soit écrit depuis quelques jours ou depuis quelques années, il n’en sera pas moins dénué de fraîcheur, de vie et de puissance quand il le prononcera.
Je puis dire de la façon la plus solennelle que j’ai d’autant plus étudié, que je n’écrivais pas mes sermons ; j’ai dû me pénétrer d’autant plus des choses que je devais annoncer.
Si les pasteurs ne veulent pas se mettre à parler à leur auditoire, le coeur rempli du Saint-Esprit et des vérités qu’ils doivent lui annoncer, ils ne pourront jamais improviser avec fruit. Je crois que parler une demi-heure chaque semaine, d’une façon sérieuse, directe, logique et à propos, instruira plus que ne font les deux sermons longuement travaillés qu’on a coutume de débiter le dimanche. Les auditeurs seront plus intéressés, ils se rappelleront mieux ce qu’ils auront entendu et en profiteront beaucoup plus.
Pendant les douze premières années de mon ministère, je prêchai sans jamais écrire un mot ; le plus souvent j’étais obligé de prêcher sans aucune préparation, à part celle que j’avais pu trouver dans la prière. Je montais souvent en chaire ne sachant ni le texte que je prendrais ni un mot de ce que je dirais. J’étais attentif aux circonstances et je comptais sur le Saint-Esprit pour m’inspirer le texte et dérouler tout le sujet dans mon esprit ; et, certainement, jamais je n’ai prêché avec plus de puissance et de succès qu’à cette époque. Si ce n’était pas par inspiration que je prêchais, je ne sais alors d’où procédait ma prédication. Je faisais l’expérience que j’ai, du reste, toujours faite : tout ce que je devais prêcher était révélé à mon esprit d’une manière qui m’étonnait moi-même. J’avais une claire intuition de ce que je devais dire, et toute la suite des pensées, des mots et des exemples dont j’avais besoin m’était fournie aussi rapidement qu’il m’était possible d’en faire usage.
Quand je me mis à faire des résumés de prédication, je les fis après avoir prêché, et non avant ; et je les faisais pour conserver ce que le Saint-Esprit m’avait donné, car je ne pouvais m’en souvenir autrement. Mais je n’ai jamais pu m’en servir-beaucoup, je devais les refaire ; il fallait que le Saint-Esprit m’en donnât une conception nouvelle et toute fraîche. C’est presque toujours à genoux, en prière, que le sujet de ma prédication m’a été donné. Au moment où Dieu me le communiquait il faisait sur moi une impression si forte que j’en étais tout tremblant et que je n’aurais guère pu écrire. Il semblait s’emparer de tout mon corps comme de toute mon âme. La prédication qui suivait avait toujours une grande puissance sur les auditeurs.
Plusieurs des sermons les plus efficaces que j’ai prononcés à Oberlin m’ont été donnés après que la cloche eût annoncé le commencement du culte ; j’en faisais alors la plus brève esquisse ; et, le coeur rempli, je courais les répandre tout brûlants sur mon auditoire. Je dis cela non pour me glorifier, mais parce que c’est un fait et que pour Dieu en ait la gloire ; je n’attribue ces prédications à aucun talent qui aurait été en moi. Que personne, en effet, ne pense que ces prédications qu’on a appelées "si puissantes" ont été le fait de mon cerveau ou de mon coeur laissés à eux-mêmes ; elles n’étaient pas miennes, elles étaient l’oeuvre du Saint-Esprit en moi.
Et qu’on ne dise pas que c’est là prétendre à une inspiration plus haute que celle qui est promise au prédicateur de l’Évangile ; car tout ministre appelé de Dieu à prêcher, peut être et doit être inspiré, de telle sorte qu’il "annonce l’Évangile par le Saint-Esprit envoyé du ciel." C’est ce qu’entendait Jésus-Christ quand il dit à ses disciples : "Allez et faites de toutes les nations des disciples ; et voici, je suis toujours avec vous, jusqu’à la fin du monde." Et n’est-ce pas ce qu’il leur avait enseigné quand il leur avait dit au sujet du Saint-Esprit : "Il prendra de ce qui est à moi et vous l’annoncera." "Il vous fera souvenir de toutes les choses que je vous ai dites." "Si quelqu’un croit en moi, des fleuves d’eau vive découleront de son sein."
Tout prédicateur de l’Évangile PEUT ÊTRE et DOIT ÊTRE tellement rempli de l’Esprit Saint, que quiconque l’entend doit avoir l’impression et la conviction que "Dieu est véritablement en lui."
* Finney écrit ceci en janvier 1868, à l’âge de 76 ans par conséquent.
(Extrait des Mémoires de Charles Finney rééditées par les Editions Ministères Multilingues, Québec)
Source : Voxdei
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