La carte perdue.
Les gouvernements amis de l’Amérique, appuyant le gouvernement libanais (Egypte, Jordanie et Arabie saoudite), ne pouvaient plus se permettre de boycotter le sommet, de peur d’être jugés, comme traîtres, à la cause principale des Arabes, et fermés aux souffrances et aux malheurs du peuple palestinien, à tel point qu’un journal des Emirats Arabes Unis (supposés appuyer le gouvernement Siniora) a critiqué les « loyalistes » libanais, pour avoir raté une occasion en or.
En effet, le Secrétaire général de la Ligue arabe, Amro Moussa, avait proposé un partage équitable du pouvoir entre l’opposition et les loyalistes, en donnant, dans le nouveau ministère, autant de ministres aux deux parties, laissant ainsi le futur Président de la République les départager en cas de désaccord. Le Président, accepté par les deux camps, était le général Michel Sleiman, que le monde entier semble avoir « élu » Président de la République libanaise. L’opposition avait accepté à regret et fut sauvée par le refus des représentants du camp loyaliste.
La Syrie et l’opposition libanaise avaient aussi accepté une autre formule, consistant à élire un gouvernement neutre chargé d’établir une nouvelle loi électorale juste et d’organiser des élections législatives avancées, qui départageraient le gouvernement et l’opposition. Ce qui aurait permis de trouver la seule vraie solution démocratique qui consiste à demander l’arbitrage du peuple.
Le gouvernement Siniora, que l’Occident qualifie faussement de démocratique, et ses partisans ont tout refusé. Qu’attendent-ils donc ?
Les raisons supposées.
Certains analystes ignorants et le gouvernement libanais tableraient sur une nouvelle attaque israélienne, contre le Hezbollah, tandis que les « troupes » loyalistes les attaqueraient par derrière. Il y en a même qui poussent le délire jusqu’à ajouter une attaque israélienne contre la Syrie, à partir du Golan, conjointe à une attaque irakienne, visant l’occupation iraqienne de la région de l’Euphrate, et une attaque turque dans le Nord, pour une reconquête turque de la région d’Alep.
Délire, car ils oublient que l’Iraq est dirigé par un gouvernement chiite, allié de l’Iran et de la Syrie, et que cette dernière est le seul débouché des réfugiés irakiens, surtout les chrétiens opprimés dans leur propre pays, « grâce » à l’imagination survoltée des néo conservateurs américains. Ils oublient surtout qu’Israéliens et Américains, protecteurs du gouvernement Siniora, ne voudraient surtout pas renverser le gouvernement Assad, au risque de se retrouver avec une nouvelle dictature fondamentaliste islamique dirigeant la Syrie., éliminant les chrétiens syriens alliés du régime, et se lançant dans une guerre anti-israélienne et anti-américaine religieuse, renversant sur son passage tous les gouvernements arabes dits « modérés » (Arabie saoudite, Jordanie, Egypte…sans oublier Messieurs Siniora, Hariri, Geagea, Joumblatt et compagnie.)
Les leçons de l’Histoire récente.
Nous retiendrons donc la première possibilité car elle rappelle l’attaque israélienne de 1982 contre le camp « islamo palestino progressiste », alors que les Chrétiens de la milice des Forces Libanaises l’attaquaient par derrière.
Qu’est-il arrivé à ce moment-là ? L’armée syrienne fut chassée du Liban.
L’armée israélienne prit Beyrouth d’assaut. Les alliés d’Israël, avec la complicité de cet Etat, massacrèrent ce qui restait des Palestiniens des camps de Sabra et Chatila, au Sud de Beyrouth, tandis que les troupes occidentales « multinationales » débarquaient. Tout le monde avait cru que le Liban allait basculer dans le camp occidental et faire la paix avec Israël.
Le nouveau Président élu, Béchir Gemayel, chef des Forces Libanaises fut assassiné et son frère Amine fut élu. Ce dernier se sentait tellement fort de la protection occidentale, surtout américaine, qu’il se permit de menacer la Syrie dans les médias à partir des Etats-Unis où il avait été reçu triomphalement.
Le reste est connu : Les Israéliens durent se retirer et laissèrent leurs « ennemis », les druzes de Walid Joumblatt, battre dans le Chouf leur alliés des « Forces Libanaises » de Samir Geagea, malgré l’aide de l’Armée libanaise envoyée à leur secours, par le Président Gemayel. Le Chouf fut perdu, ses églises (des centaines) furent brûlées et les chrétiens du Chouf (des centaines de milliers) perdirent leurs biens et partirent en exode, tandis que le Président Amine Gemayel, qui avait menacé de Washington, de « renvoyer sur Damas les obus lancés sur Beyrouth », devait se traîner en Syrie, la corde au cou, pour demander grâce.
Taëf et l’arroseur arrosé.
Ce fut ainsi que les Américains et leurs alliés libanais, dont les deux Présidents Gemayel, se rendirent responsables de la défaite libanaise et de l’accord constitutionnel de Taëf qui consacra l’occupation du Liban par la Syrie, d’un côté, Israël, de l’autre, et la défaite de l’Etat libanais et du pouvoir chrétien.
Les gouvernements du « martyr » Hariri arrivèrent sur les chars syriens, endettèrent le Liban de dizaines de milliards de dollars (à leurs propres banques), pour rebâtir un centre de Beyrouth confisqué par eux, et dépensèrent des centaines de millions de dollars pour « ramener au Chouf les chrétiens déplacés »… En vain, car les « mauvaises langues » disent que l’argent fut donné aux occupants druzes et aux dirigeants de la « Caisse des Déplacés », tous partisans de Walid Joumblatt. L’argent fut utilisé pour récompenser les voleurs aux dépens des malheureux innocents chassés de chez eux.
Les troupes multinationales, attaquées et ensanglantées, replièrent bagages et s’enfuirent tandis que les troupes syriennes revenaient prendre position dans la montagne libanaise sous le nez des Israéliens, qui finirent par être chassés du Liban en l’an 2000. Les camps palestiniens se retrouvèrent, de nouveau, pleins d’armes et les chiites d’Amal et du Hezbollah commencèrent à s’armer pour libérer et défendre leurs villages occupés par les Israéliens et l’Armée (milice) du Liban Sud.
La situation du Liban devint pire qu’avant le plan d’attaque israélien, planifié en conjonction avec celle des Forces Libanaises commandées par celui qui devint le Président élu « martyr » Béchir Gemayel. Les chrétiens perdirent tout : leurs biens, leur pouvoir, leurs églises et leur foi.
Ils émigrèrent en quantités énormes, comme le firent avant eux les Chrétiens d’Irak durant le mandat anglais d’entre les deux Grandes guerres, à cause de l’oppression des gouvernements des rois établis par les Anglais.
Ces derniers finirent par quitter l’Irak, tandis que le roi Fayçal d’Iraq et ses ministres furent lynchés et traînés par la populace explosant sous leur joug.
Le remède utilisé était pire que le mal.
Décidément les Anglo-saxons n’ont volontairement ou involontairement fait que du mal, à la fois, aux chrétiens, aux peuples et mêmes à leurs collaborateurs, gouvernements fantoches du Moyen-Orient.
Les choix du gouvernement Siniora.
Revenons au Liban. Aujourd’hui, le gouvernement Siniora et les chefs de milice, les chefs féodaux et les banquiers qui l’appuient doivent choisir entre :
- Accepter de partager le pouvoir de façon démocratique avec l’opposition, en appelant à l’arbitrage du peuple, comme expliqué plus haut.
- Laisser pourrir la situation et continuer à gouverner, vaille que vaille, sans président de la République ni Parlement.
- Attaquer le Hezbollah sur ses arrières, tandis que les Israéliens et les Américains l’attaquent frontalement.
Au vu de ce qui s’est déjà passé en 1982, je ne conseille pas la dernière option, car les alliés des Américains et des Israéliens, de ce temps là, se sont retrouvés très mal en point entre tués, assassinés, émigrés ou emprisonnés.
Cela s’explique par le fait qu’on ne peut jamais se débarrasser d’une guérilla populaire à moins d’un génocide. Sans génocide, on ne pourra jamais enlever les armes de la main du peuple, qui se soulèvera toujours contre un gouvernement, collaborant avec l’étranger, pour le voler et l’affamer.
Or, les génocides sont des crimes qui, comme tous les crimes d’ailleurs, finissent par se retourner contre leurs auteurs. On a vu le résultat du génocide du peuple juif perpétré par les nazis. Les Juifs ont beaucoup souffert, mais leurs souffrances les ont rendus plus riches et plus puissants, tandis que leurs assassins nazis sont devenus, comme Caïn, sans un endroit sur terre où se cacher « de l’œil dans la tombe qui (les) regardait ».
Aujourd’hui, les génocides sont devenus presque impossibles, à cause des médias et de la globalisation. La preuve en est l’attaque de 1982 contre les camps palestiniens du Liban, résultant dans le débarquement des troupes multinationales et ce qui se passe aujourd’hui à Gaza et en Cisjordanie. Les gouvernements israéliens, surtout de droite, auraient bien voulu garder la Cisjordanie et en chasser les Palestiniens, mais cela ne pouvait se faire que voilé, caché, donc lentement, par la construction du mur, l’oppression, la faim, les attaques continuelles, les prisons collectives, entourées par des murs et des terres de colonisation. Mais tout ce qu’ils ont réussi à faire, c’est rendre les Palestiniens plus pauvres, plus nombreux et plus révoltés, alors que l’opinion mondiale, juive et même israélienne commence à se soulever contre ce manque d’humanité et à demander d’autres solutions plus pacifiques et moins sauvages. Comment donc accepter de provoquer, en plus, un génocide au Liban ?
Quant à continuer à gouverner, sans l’approbation du peuple, ce serait jouer avec le feu. Je comprends que le gouvernement Siniora veuille le faire. Il a tellement volé en endettant l’Etat ; il a tellement affamé le peuple et tellement enfreint la constitution qu’il craint, avec raison, qu’une fois l’opposition au pouvoir, une fois la démocratie assurée, une fois le peuple ayant repris la parole, des voix se feront entendre, de plus en plus insistantes, pour demander des comptes.
C’est pour cela que le gouvernement Siniora, appuyé surtout sur l’Amérique, est bien tenté de continuer à garder illégalement le pouvoir.
Malheureusement pour lui, il serait en train de reculer pour mieux sauter.
Le peuple est patient. Mais le jour où, poussé par la famine et le désespoir, il va exploser, gare à ceux du gouvernement qui seront encore sur son chemin. Ils jalouseront le sort du roi Fayçal d’Iraq et de ses acolytes.
C’est Maktoub.
Alors, la seule solution qui reste serait de s’entendre avec l’opposition sur une solution de partage démocratique du pouvoir avant le 25 mars 2008, faire élire le Président de la République et former un gouvernement de préférence neutre pour organiser de nouvelles élections démocratiques.
Tout cela assorti de garanties de non poursuites et d’un exil doré en Arabie saoudite ou en Amérique.
Il n’y en a pas d’autre (de solution). C’est MAKTOUB.
Roger AKL
Secrétaire général de l’Institut Tchobanian
Rédacteur en Chef de la Revue Europe & Orient

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