Barack Obama à l’image d’une Amérique métisséemercredi 5 novembre 2008
Un Métis s’installe à la Maison Blanche. Barack Obama, symbole de l’unité nationale, a été largement élu mardi par les Américains qui voient en lui une sorte de rédempteur.
Barack Obama n’est pas Noir, il n’est pas Blanc non plus, mais il est le mélange des deux. Ceci dit, sa victoire n’est pas celle d’une race mais celle de la liberté et de la démocratie.
De l’avis général, Barack Obama a prononcé le 18 mars à Philadelphie, l’un des plus beaux discours jamais écrits par un candidat à la Maison Blanche. C’est là que nous pouvons découvrir qui est cet homme :
« Il y a deux cent vingt ans, dans une salle qui est toujours là, de l’autre côté de la rue, un groupe d’hommes s’est réuni et, avec ces mots simples, a lancé l’Amérique dans l’improbable expérience de la démocratie. Des fermiers et des intellectuels ; des hommes d’Etat et des patriotes, qui avaient traversé un océan pour échapper à la tyrannie et à la persécution, ont finalement donné vie à leur déclaration de l’Indépendance faite à la convention de Philadelphie qui a duré tout le printemps de 1787.
Le document a fini par être signé mais est demeuré inachevé. Il a été entaché par le péché originel de cette nation, l’esclavage, une question qui a divisé les colonies et a conduit la convention à une impasse jusqu’à ce que les pères fondateurs choisissent d’autoriser la poursuite du commerce des esclaves pendant vingt ans de plus, et laissent la résolution finale de la question aux générations futures. Bien entendu, la réponse à la question de l’esclavage était déjà inscrite dans notre Constitution – une Constitution dont le cœur était l’idéal de l’égalité de tous les citoyens devant la loi ; une Constitution qui a promis à son peuple la liberté et la justice et une union qui pourrait et devrait être perfectionnée au fil du temps.
Et pourtant les mots sur un parchemin ne seront pas suffisants pour délivrer les esclaves de leur asservissement ni pour assurer aux hommes et aux femmes de toute couleur et de toute croyance leurs pleins droits et leurs pleines obligations en tant que citoyens des Etats-Unis. Il faudra des générations successives d’Américains qui seront prêts à s’engager –par la protestation et la lutte, dans la rue et devant les tribunaux, par une guerre civile et la désobéissance civique et toujours en prenant de grands risques – pour réduire le fossé entre la promesse portée par nos idéaux et la réalité de leur temps.
Ce fut l’une des tâches que nous nous sommes assignée au début de cette campagne – de poursuivre la longue marche de ceux qui sont venus avant nous, une marche pour une Amérique plus juste, plus égale, plus libre, plus attentive et plus prospère. J’ai choisi de me présenter à l’élection présidentielle à ce moment précis de l’histoire parce que je crois profondément que nous ne pouvons pas affronter les défis de notre temps à moins de le faire ensemble - à moins que nous n’améliorions notre union en comprenant que nous pouvons avoir des histoires différentes, mais que nous portons les espoirs communs ; que nous pouvons ne pas avoir la même apparence et ne pas venir des mêmes endroits, mais que nous voulons tous aller dans la même direction – vers un avenir meilleur pour nos enfants et nos petits-enfants.
Cette croyance vient de ma foi inébranlable dans la décence et la générosité du peuple américain. Mais elle vient aussi de ma propre histoire américaine.
Je suis le fils d’un Noir du Kenya et d’une Blanche du Kansas. J’ai été élevé par un grand-père blanc qui a survécu à la grande Dépression puis a servi dans l’armée de Patton pendant la Seconde Guerre Mondiale et par une grand-mère blanche qui a travaillé dans une usine de bombardiers à Fort Leavenworth pendant que lui était de l’autre côté de l’océan. Je suis allé dans des écoles parmi les meilleures d’Amérique et vécu dans l’un des pays les plus pauvres du monde. Je suis marié à une Noire américaine qui porte en elle le sang d’esclaves et de propriétaires d’esclaves – un héritage que nous avons transmis à nos deux filles bien-aimées. J’ai des frères, des sœurs, des nièces, des neveux, des oncles et des cousins, de toutes les races et de toutes les couleurs, répartis sur trois continents et, jusqu’à la fin de mes jours, je n’oublierai jamais que, dans aucun autre pays sur Terre, mon histoire ne serait même possible.
C’est une histoire qui n’a pas fait de moi le candidat le plus conventionnel. Mais c’est une histoire qui a inscrit jusque dans mes gènes l’idée que cette nation est plus que la somme de ses composantes – qu’à partir de beaucoup nous formons vraiment un tout unique.
Pendant toute la première année de cette campagne, et cela en dépit de toutes les prédictions contraires, nous avons vu à quel point le peuple américain soutenait ce message d’unité. Malgré la tentation de voir ma candidature à travers un prisme purement racial, nous avons remporté d’impressionnantes victoires dans des états dont la population était parmi les plus blanches du pays. En Caroline du Sud, où le drapeau confédéré flotte encore, nous avons bâti une puissante coalition entre des Afro-américains et des Américains blancs.
Cela ne le veut pas dire que la question raciale n’a pas émergé dans la campagne. A plusieurs stades de la campagne, des commentateurs m’ont jugé soit « trop noir » soit « pas assez noir. » Nous avons vu des tensions raciales remonter à la surface durant la semaine précédant la primaire en Caroline du sud. La presse a épluché chaque sondage de sortie des urnes pour trouver des preuves d’une polarisation raciale, qui opposerait non seulement les Blancs aux Noirs, mais aussi les Noirs aux basanés. Et, pourtant, ce n’est que ces dernières semaines que, dans cette campagne, le débat racial a pris un tour particulièrement polarisant.
A un bout du spectre, nous avons entendu dire implicitement que ma candidature était d’une certaine manière un exercice de discrimination positive ; qu’elle était fondée seulement sur le désir de libéraux naïfs de s’acheter une réconciliation raciale pour pas cher. A l’autre bout, nous avons entendu mon ancien pasteur, le révérend Jeremiah Wright, utiliser un langage incendiaire pour exprimer des opinions qui peuvent non seulement accroître le fossé racial, mais aussi des opinions qui dénigrent à la fois la grandeur et la bonté de notre nation ; qui offensent tout aussi bien les Blancs que les Noirs. J’ai déjà condamné en des termes non équivoques les déclarations du révérend Wright qui ont causé tant de controverses. Pour certains, des questions agaçantes demeurent. Est-ce que je savais qu’il avait été occasionnellement un critique virulent de la politique intérieure et étrangère de l’Amérique ? Bien sûr. L’ai-je déjà entendu faire des remarques qui peuvent être considérées comme sujettes à controverse alors que je me trouvais dans son église ? Oui. Etais-je en profond désaccord avec nombre de ses positions politiques ? Absolument – de la même façon que je suis sûr que beaucoup d’entre vous ont entendu des remarques de vos pasteurs, prêtres ou rabbins avec lesquelles vous étiez en profond désaccord.
Mais les remarques qui ont causé la récente levée de bouclier n’étaient pas simplement sujettes à controverse. Elles ne représentaient pas simplement l’effort d’un leader religieux pour s’élever contre ce qu’il percevait comme une injustice. Elles exprimaient une idée profondément fausse de notre pays – l’idée selon laquelle le racisme blanc serait endémique et qui met tout ce qu’il ya de mal en Amérique au dessus de tout ce que nous savons être bien en Amérique ; une idée selon laquelle les conflits au Moyen-Orient trouveraient leur origine principale dans les actions d’alliés solides comme Israël, et non dans des idéologies perverses et haineuses de l’Islam radical.
En tant que tels, les commentaires du révérend Wright n’étaient pas seulement faux : ils cherchaient à diviser, à un moment où nous avons tant besoin d’unité ; ils avaient une connotation raciale, à un moment où nous avons besoin de nous rassembler pour résoudre une série de problèmes monumentaux – deux guerres, une menace terroriste, une économie qui chute, une crise chronique du système de santé et un changement climatique potentiellement dévastateur ; des problèmes qui ne sont ni noirs, ni blancs, ni latinos, ni asiatiques, mais plutôt des problèmes qui nous concernent tous.
Etant donnés mes origines, ma politique et les valeurs et les idéaux qui je professe, il y en aura certainement pour qui mes paroles de condamnation ne sont pas suffisantes. Pourquoi d’abord me suis-je lié au révérend Wright, pourraient-ils demander ? Pourquoi ne pas avoir rejoint une autre église ? Et je dois confesser que si tout ce que je connaissais du révérend Wright était ces morceaux de sermons que l’on voit en boucle à la télévision et sur You Tube, ou si l’Eglise du Christ et de la Trinité Unie était conforme aux caricatures qui sont colportées par certains commentateurs, il n’y a pas de doute que j’aurais réagi à peu près de la même façon qu’eux.
Mais la vérité est que ce n’est pas tout ce que je sais de l’homme en question. L’homme que j’ai rencontré il y a plus de vingt ans est un homme qui m’a initié à la foi chrétienne, un homme qui m’a parlé de notre devoir de nous aimer les uns les autres ; de s’occuper des malades et d’aider les pauvres à se relever. C’est un homme qui a servi son pays en tant que Marine ; qui a étudié et enseigné dans les quelques-unes des meilleures universités et quelques uns des meilleurs séminaires du pays, et qui pendant plus de trente ans a dirigé une église qui s’occupe de la communauté en réalisant le travail de Dieu sur Terre – en logeant les sans logis, en secourant les nécessiteux, en ouvrant des crêches, en donnant des bourses et enn assurant des services religieux en prison, et en allant vers les malades du Sida.
Dans mon premier livre, « Rêves de mon père », j’ai décrit ce que fut l’expérience de mon premier office à l’église de Trinité :
« Les gens ont commencé à crier, à se lever de leurs sièges et à taper dans leurs mains et à crier, un vent puissant portant la voix du révérend toujours plus haut…. Et dans cette note unique – espère !- j’ai entendu autre chose ; au pied de la croix, dans les milliers d’églises de la ville, j’ai imaginé les histoires d’hommes noirs ordinaires se mélangeant à celles de David et de Goliath, de Moïse et de Pharaon, des chrétiens dans la fosse aux lions, du champ d’os secs d’Ezekiel. Ces histoires – de survie et de liberté et d’espoir – sont devenues notre histoire, mon histoire ; le sang qui a été versé était notre sang, les larmes, nos larmes ; jusqu’à ce que cette église noire, en ce jour lumineux, semble, une fois de plus, un vaisseau emportant l’histoire d’un peuple vers de futures générations et vers un monde plus large. Nos épreuves et nos triomphes sont devenus à la fois uniques et universelles, noires et plus que noires ; en devenant la chronique de notre voyage, ces histoires et ces chansons nous ont donné un moyen de préserver la mémoire dont nous n’avions pas à avoir honte… la mémoire que tout le peuple devrait étudier et chérir – et à partir de laquelle nous pourrions commencer à reconstruire. »
Telle a été mon expérience à l’église de la Trinité. Comme d’autres églises à prédominance noire dans le pays, Trinité incarne la communauté noire dans son ensemble –le médecin et la maman au chômage, l’étudiant modèle et l’ancien membre d’un gang. Comme dans d’autres églises noires, les offices à Trinité sont pleins de rires rauques et parfois d’humour obscène. Il y a plein de danses, de frappements de mains, de cris qui peuvent heurter des oreilles mal entraînées. Dans cette église, il y a toute la douceur et toute la cruauté, l’ardente intelligence et l’ignorance choquante, les luttes et les succès, l’amour et, oui, l’amertume et la préjugés qui font l’expérience noire en Amérique.
Et cela aide à expliquer, peut-être, ma relation avec le révérend Wright. Aussi imparfait qu’il puisse être, il est comme un membre de ma famille. Il a fortifié ma foi, célébré mon mariage et baptisé mes enfants. Pas une seule fois dans mes conversations avec lui, l’ai-je entendu parler de façon désobligeante d’un groupe ethnique ou traiter les Blancs avec lesquels j’avais affaire autrement qu’avec courtoisie et respect. Il porte en lui les contradictions – les bonnes et les mauvaises – de la communauté qu’il a servie avec application pendant tant d’années.
Je ne saurais pas plus le renier que je saurais renier la communauté noire. Je ne saurais pas plus le renier que je ne saurais renier ma grand-mère blanche – une femme qui m’a élevé, une femme qui s’est sacrifiée encore et encore pour moi, une femme qui m’aime plus que tout au monde, mais une femme qui m’a un jour confessé sa peur des hommes noirs qu’elle croisait dans la rue et une femme qui, plus d’une fois, a proféré des stéréotypes raciaux ou ethniques qui m’ont fait froid dans le dos. Ces gens font partie de moi. Et ils font partie de l’Amérique, ce pays que j’aime. Certains verront cela comme une tentative de justifier ou d’excuser des commentaires qui sont simplement inexcusables. Je peux vous assurer que ce n’est pas le cas. Je suppose que la façon la plus sûre politiquement serait d’avancer sans tenir compte de cet épisode et d’espérer seulement qu’il s’effacera dans la foulée. Nous pourrions rejeter le révérend Wright en disant que c’est un déséquilibré ou un démagogue, tout comme certains ont rejeté Géraldine Ferraro, après ses récentes déclarations, en la disant en proie à des préjugés raciaux viscéraux.
Mais la question raciale est un sujet que, je crois, notre pays ne peut se permettre d’ignorer maintenant. Nous commettrions la même erreur que le révérend Wright a commise dans ses sermons offensants à propos de l’Amérique – de simplifier et de « stéréotyper » et d’amplifier le côté négatif des choses au point de distordre la réalité. Le fait est que les commentaires qui ont été faits et les problèmes qui sont remontés à la surface ces dernières semaines reflètent les complexités de la question raciale dans notre pays sur lesquelles nous ne nous sommes jamais vraiment penchés – une partie de notre union qui reste à améliorer. Et si nous ne les abordons pas maintenant, si nous nous retirerons dans nos coins respectifs, nous ne serons jamais capables de nous unir pour relever des défis tels que la santé, l’éducation, la nécessité de trouver de bons emplois pour chaque Américain.
Pour comprendre cette réalité il faut nous souvenir de comment nous en sommes arrivés là. Comme Faulkner l’a écrit : « Le passé n’est ni mort, ni enterré. En fait, il n’est même pas passé. » Nous n’avons pas besoin ici de réciter l’histoire de l’injustice raciale dans ce pays. Mais nous avons besoin de nous rappeler que bien des disparités qui existent dans la communauté afro-américaine aujourd’hui remontent directement aux inégalités transmises par une génération d’avant qui a souffert de l’héritage brutal de l’esclavage et de Jim Crow.
Les écoles de la ségrégation étaient -et sont- des écoles inférieures ; nous ne les avons pas encore réparées, cinquante ans après « Brown v. Board of Education », et l’éducation inférieure qu’elles dispensaient, alors, et continuent de dispenser, permet d’expliquer le fossé grandissant entre le taux de réussite des étudiants noirs et celui des étudiants blancs d’aujourd’hui.
La discrimination légalisée – lorsqu’on on empêchait les Noirs, souvent par la violence, de devenir propriétaires, lorsque des prêts étaient refusés aux entrepreneurs afro-américains, ou lorsque des propriétaires noirs de logement ne pouvaient pas avoir accès aux hypothèques FHA, ou des Noirs étaient exclus de certains syndicats, ou de la police ou de brigades de pompiers – signifiait que des familles noires ne peuvaient accumuler une fortune significative à transmettre aux générations futures. Cette histoire permet d’expliquer le fossé entre patrimoine et les disparités de revenu entre les Noirs et les Blancs, et les poches concentrées de pauvreté qui persistent dans tant de communautés urbaines et rurales d’aujourd’hui.
Le manque d’ouvertures économiques pour les Noirs, et la honte et la frustration de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, ont contribué à l’érosion des familles noires – un problème que les politiques de « welfare » ont probablement aggravé pendant des années. Et le manque de services de base dans tant de quartiers urbains noirs – aires de jeux pour les enfants, patrouilles de police, ramassage régulier des ordures et respect du code de la construction – a contribué à créer un cycle de violence, de douleur et d’abandon qui continuent de nous hanter. Telle est la réalité dans laquelle le révérend Wright et les autres Afro-américains de sa génération ont grandi. Ils sont devenus adultes à la fin des années cinquante et au début des années 60, une époque où la ségrégation était toujours la loi du pays et les opportunités étaient systémiquement étranglées. Ce qui est remarquable ce n’est pas combien ont échoué à cause de la discrimination, mais plutôt combien d’hommes et de femmes ont réussi à surpasser les obstacles ; combien ont été capables de creuser un chemin, là où il n’existait pas, pour ceux qui, comme moi, devaient venir après eux.
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